Apprendre la lecture aux élèves en difficulté : plus les textes sont complexes mieux ça marche !

Une recherche de J. Deauviau portant évaluation des méthodes et manuels de lecture pour le CP vient a été réalisée il y a 2 ans par un labo du CNRS. Les résultats et les enseignements inédits de cette enquête méritent l’attention. Contrairement à ce que l’on pourrait penser instinctivement : plus les textes sont complexes, mieux l’enfant intègre la lecture.

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La conclusion de la note de synthèse est très parlante :

“On remarque conjointement qu’à l’inverse d’un présupposé pédagogique très répandu le manuel qui se révèle le plus efficient avec les élèves des milieux les plus défavorisés est aussi le plus exigeant non seulement dans l’apprentissage technique du code, mais aussi dans ses contenus intellectuels, de par l’ambition lexicale et littéraire des textes qu’il propose à la lecture des élèves. Ces observations rappellent a contrario combien la culture professionnelle des enseignants du primaire reste aujourd’hui fortement marquée par la thématique de la rénovation pédagogique des années 1970/80. L’apprentissage du déchiffrage est souvent vécu comme le « sale boulot » de l’enseignement de la lecture, comme un temps soustrait à l’essentiel, le travail sur la compréhension, dont les publics populaires sont estimés avoir un besoin prioritaire. Ce qui explique sans doute la diffusion si paradoxalement faible de la méthode syllabique dans les quartiers les plus défavorisés, comme nous l’avons constaté.”

Au delà de la question de l’apprentissage de la lecture, cette étude insiste sur la nécessité de maintenir des exigences scolaires élevées auprès des publics en difficulté afin notamment de lutter contre les inégalités scolaires et le creusement des écarts.

Voici les liens pour accéder au rapport et à la note de synthèse :

Note de synthèse :

http://www.uvsq.fr/medias/fichier/note-de-synthese-enquete-lecture_1384510510448-pdf

Rapport :

http://www.uvsq.fr/medias/fichier/rapport-enquete-lecture_1384503420148-pdf

« Avec la classe inversée, ce sont les élèves qui travaillent » : M. Soulié, prof de français, explique le principe de la classe inversée au collège

« J’ai fait enlever mon bureau. Je m’assois avec les enfants ». Professeure de français au collège Daniel Argote d’Orthez, Marie Soulié applique avec bonheur la classe inversée. Elle décrit ses pratiques pédagogiques et en montre les impacts sur les élèves et son propre travail. Dans son collège où les élèves sont dotés d’une tablette, la clase inversée apaise la classe parce que les élèves sont enfin au travail.

Racontez nous une séquence pédagogique avec la classe inversée

Je peux prendre en exemple une séance sur le Bourgeois gentilhomme en 5ème. On a vu plusieurs extraits de mise en scène de la scène 2. Je donne aux enfants une capsule vidéo qui vise différents types de comique en leur demandant ce qui fait rire. Cette capsule est une sorte de mise en bouche qui ne vise pas à faire le résumé d’une leçon mais à préparer le travail du lendemain. Les élèves remplissent un questionnaire Google Form.

Le lendemain les élèves se positionnent dans la classe. Je l’ai organisée en ilots parmi lesquels « l’ilot des curieux ». Là je suis avec un groupe et je réponds à leurs questions pendant 5 minutes. C’est un rituel que j’ai institué. On corrige le questionnaire. Après ce temps d’échange on passe à le construction à travers l’exécution d’une tâche complexe : il faut imaginer l’affiche d’un festival de cinéma comique et faire une carte mentale. Les élèves doivent comprendre qu’ils doivent associer 4 types de comique à 4 films. En dernière étape on affiche au tableau et on corrige ensemble. On se met d’accord sur la carte mentale qui sera la trace écrite du cours.

Comment organisez vous les groupes d’élèves ?

La règle c’est qu’ils doivent mélanger garçons et filles et que les groupes doivent tourner. J’ai fait enlever mon bureau et le m’assois avec les groupes pour observer et conseiller. C’est important d’être cote à cote avec eux et aussi de donner les coups de pouce nécessaires. Je suis la plus discrète possible mais j’interviens, je pose des questions, je demande à ce qu’on m’explique tel ou tel point. Du professeur qui distribue la parole, je deviens celui qui accompagne et qui facilite. Au final, c’est moi qui organise.

N’est ce pas prendre le risque que les élève se trompent ?

Mais c’est très bien qu’ils se trompent. C’est intéressant une erreur. Elle va être prise en charge par la classe. Souvent  le groupe se rend compte des raisons qui l’ont poussé à faire une mauvaise hypothèse. De toutes façon à la fin de la séquence il y aune carte mentale validée par  moi. La trace écrite prend appui sur quelque chose de juste.

Est-ce efficace ?

Je n’ai pas d’évaluation scientifique. Mais je peux témoigner de mes observations. Dans mon collège on a un cahier des manquements pour le travail non fait. Avant la classe inversée c’était ingérable tellement il y avait d’élèves qui ne faisaient pas le travail à la maison. C’ets ce qui m’a poussé à changer ma pédagogie. Maintenant ils n’ont plus de devoir à la maison mais une capsule à regarder et une fiche à compléter, à mettre en ligne avec éventuellement des questions à poser. Ca se limite à ça. Résultat : le travail à la maison est fait. J’ai dix fois moins d’élèves signalés dans le cahier des manquements. Quand je leur demande pourquoi c’est come cela ils me disent « madame ce n’est pas du travail ». Le fait de ne pas les mettre en  difficulté à la maison ça leur donne envie d’essayer. Du coup, si tu n’as pas vu la capsule, t’es un ringard !

Les parents disent quoi ?

Je leur explique ma démarche. Ce qu’ils me disent en fin d’année  c’est qu’ils sont débarrassés d’une contrainte. Ils n’ont plus à dire à leur enfant « fais tes devoirs ».

Mais ce temps là n’est il pas pris aux dépens des autres disciplines ?

Non car le travail demandé est beaucoup plus court. Avant je donnais 10 minutes de travail à la maison. Maintenant c’est deux minutes.

Pour vous n’est ce pas chronophage ?

Oui au début il faut tout construire et apprendre à faire la capsule vidéo par exemple. Avec la pratique on apprend à se servir rapidement d’un outil qui plait, comme Adobe Voice pour moi. Je le maitrise bien et je vais vite. Et puis on échange entre nous des capsules. Maintenant on est 30 enseignants et on a un stock de 300 capsules qui balayent tout le programme du collège.

Ce qui nous lie ce n’est pas la capsule mais la pédagogie qui est derrière. Une mise en travail des élèves à travers des tâches complexes. Ce qui a changé c’est que maintenant les élèves sont au travail au lieu d’écouter.

Propos recueillis par François Jarraud pour le Café Pédagogique.

Le site de mutualisation

Le blog de Marie Soulié

Marie Soulié dans le Café pédagogique

 

« Une Idée folle » : un documentaire dans huit écoles et un collège innovants (publics et privés) qui montre que ça bouge !

« La façon dont on éduque les enfants conditionne la société dans laquelle on vit »
Article rédigé par Thierry Keller & Juliette Michel. Source : Usbek et Rica.

En 1964, France Gall chantait, dans « Sacré Charlemagne », ce refrain connu par des générations d’élèves : « Qui a eu cette idée folle, un jour, d’inventer l’école ? » 53 ans plus tard, la jeune réalisatrice Judith Grumbach s’est souvenue que l’école n’aurait jamais dû cesser d’être cette « idée folle » qui émancipe des millions d’élèves. Dans « Une idée folle », un joli documentaire co-produit par Ashoka France, elle pose sa caméra dans des écoles où les élèves s’entraident les uns les autres et où les profs nous donneraient presque envie de remettre un cartable sur le dos. Usbek & Rica a décidé de soutenir ce feel good docu et rencontré son auteure à Paris, avant une tournée des salles dans tout le pays.  

D’où vient l’idée de faire un film sur l’école, un sujet à la fois très traité, et peu glamour ?

J’ai commencé à développer une obsession pour le sujet début 2015, après les attentats. Des élèves ayant grandi à l’école de la République avaient décidé de tuer d’autres Français. Dans quelques endroits – et quelques endroits seulement – on n’a pas réussi à faire respecter une minute de silence alors que 17 personnes étaient mortes… Je me suis demandée comment on avait pu en arriver à cette fracture-là. On avait vraiment raté un truc énorme. Du coup, j’ai commencé à me plonger dans ce sujet et c’est à ce moment-là qu’Ashoka m’a appelée pour me demander d’aller filmer des écoles soutenues par le réseau et de faire des petites vidéos de 3 minutes. Je suis revenue de 4 jours de tournage avec 26 heures d’images. Du coup, on a décidé que ça valait la peine de faire plus, pour rendre justice à la richesse de ce que j’avais vu. En particulier aux profs que j’avais rencontrés.

Judith Grumbach sur le tournage d’« Une idée folle »

 Au-delà de leur rendre justice, l’idée était de leur donner du courage ?

Oui, j’ai un respect infini pour eux. Et je suis outrée par certaines déclarations de nos hommes politiques sur les enseignants, certaines insinuations. Il faut absolument revaloriser ce métier.

Qu’est-ce qui distingue les huit écoles et le collège que tu as filmé des établissements traditionnels ?

C’est le projet des équipes pédagogiques. En plus des savoirs fondamentaux, on y développe chez les élèves la confiance en soi, la coopération, l’empathie, la prise d’initiative et particulièrement l’esprit critique avec le but, fou ou pas, d’en faire une génération de citoyens épanouis, responsables, entreprenants et autonomes. Heureux en fait.

« Ça suffit de former des gens « intelligents » »

C’est un film politique ?

Oui, bien sûr. Le sujet de l’éducation est on ne peut plus politique. Quand un dictateur arrive au pouvoir, il s’occupe en général de ce sujet en premier, c’est le nerf de la guerre. Il y a cette lettre d’un rescapé des camps qui dit : « Mes yeux ont vu ce que personne ne devrait voir : des chambres à gaz construites par des ingénieurs. Des enfants empoisonnées par des médecins éduqués. Des bébés tués par des infirmières formées. (…) Donc je me méfie de l’éducation. » Ça suffit de former des gens « intelligents ». L’éducation est un projet politique parce que la façon dont on éduque les enfants conditionne la société dans laquelle on vit. Et je pense qu’on peut évoluer. Il y a un tas de choses qu’on trouvait normales il y a cinquante ans qui, aujourd’hui, nous paraissent atrocement choquantes. La première petite fille noire à aller dans une école blanche, c’était en 1960 aux États-Unis.

École Living School à Paris (75)

Ce qui est frappant, c’est que tu parles d’« école du XXIe siècle », mais que les outils utilisés sont souvent inspirés par des pédagogies (Montessori, Freinet) qui datent du début du XXe siècle. Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi n’a-t-on jamais vraiment généralisé ces méthodes qu’on semble redécouvrir aujourd’hui ?

C’est évident qu’il y a une contradiction à parler d’innovation quand on parle de méthodes qui, pour beaucoup, sont nées au début du XXe siècle. Je ne suis pas historienne et j’avoue que pour moi, c’est un peu un mystère. La première explication, c’est peut-être qu’elles sont nées dans l’entre-deux guerres et qu’après il y a eu la seconde guerre mondiale, qui a un peu stoppé net leur développement. Pourquoi ne se sont-elles jamais généralisées après ça ? Ça paraît être tellement du bon sens qu’il m’est très difficile d’expliquer que ça soit encore aujourd’hui considéré comme « alternatif » ou, pour certains, dangereux…

Voire élitiste…

Oui, c’est vrai. Mais l’accusation d’élitisme vient du fait que ces pédagogies ne sont pas disponibles partout, même si dans le film, 5 établissements sur 9 sont dans le public.

Une petite majorité seulement…

Ce que je veux dire, c’est que l’accusation d’élitisme n’est pas liée à la pédagogie elle-même, elle est liée au fait que cette pédagogie ne soit pas généralisée à l’école publique.

« L’éducation et l’instruction, ça ne marche pas l’un sans l’autre »

Peut-être est-ce aussi lié au fait que l’école du siècle dernier était une école de masse tandis qu’on parle aujourd’hui d’école « pour chacun » ?

Mais cette idée de prendre en compte l’individualité de l’élève était déjà défendue par Mario Montessori ou Célestin Freinet. Donc ce n’est pas nouveau. À la seconde où j’ai posé ma caméra dans ces écoles, je me suis dit : mais pourquoi est-ce que ce n’est pas comme ça partout ?

La Maison de l’enfant à Boulogne-Billancourt (92)

Tu ne crois pas que c’est parce que le débat ancestral entre « éducation » et « instruction » a été remporté par les partisans de l’instruction ?

Alors, ça c’est un débat qui m’apparaît vraiment, mais alors vraiment, non pas anachronique, mais absurde. Emmanuel Davidenkoff (journaliste et essayiste spécialiste de l’éducation, qui intervient à maintes reprises dans le film, ndlr) le dit très bien : « C’est un débat déraciné. Je n’ai jamais vu un prof entrer dans une classe en se disant, « moi je veux transmettre mes savoirs et je me fous complétement de savoir si les élèves vont avoir retenu quoi que ce soit à la fin du cours » et je n’ai jamais vu non plus un prof se dire : « ah bah c’est génial on va passer un super moment avec les élèves et je me fous totalement de savoir s’ils ont appris quelque chose à la fin » ». Bref, c’est un débat hors sol : l’éducation et l’instruction, ça ne marche pas l’un sans l’autre.

« La base, c’est l’estime de soi et la confiance en soi de l’élève, mais aussi du prof »

Elle a pourtant été hyper théorisée, cette tension.

Mais ça n’existe pas dans la salle de classe ! Pour transmettre des savoirs, il faut comprendre comment un élève apprend. Un élève n’apprend pas dans une situation de stress, par exemple. L’instruction pure, froide, sans émotions, sans affect, c’est un truc qui est complètement fantasmé. On ne peut pas non plus apprendre à un élève à lire, écrire et compter s’il est totalement persuadé qu’il est nul. La base, c’est l’estime de soi et la confiance en soi de l’élève, mais aussi du prof, car un prof ne peut pas aider un élève à développer sa propre confiance si lui-même n’a pas eu l’occasion de le faire. À l’inverse, on ne peut pas devenir citoyen sans savoir lire ou écrire, ou sans savoir d’où on vient, et donc connaitre l’histoire. Il faut arrêter d’opposer savoirs et compétences, ils se nourrissent l’un l’autre.

Quand on voit les profs dans le film, on se dit que ceux qui bénéficient de leur enseignement ont beaucoup de chance et que ça doit être très difficile de généraliser ce type de méthodes dans un État centralisé comme le nôtre.

Je ne crois vraiment pas. Tout est une question de formation, et aussi de posture : soit on décide de valoriser les enseignants, de leur faire confiance, soit on décide d’être dans un système de contrôle. C’est François Taddei (autre grand témoin qui intervient dans le documentaire, ndlr) qui le dit dans le film : tant qu’on nommera des « inspecteurs », il y aura un problème, même si on change leurs missions. Un « inspecteur », ça dit énormément de la psychologie du système éducatif français. Il faut permettre aux enseignants de faire leur travail. Il faut les former correctement, leur faire confiance, leur permettre d’avoir accès à un conseiller pédagogique, à une formation continue… Il faut favoriser la culture de l’innovation, encourager ceux qui essayent des choses. Et en finir avec cette idée que l’échec est la pire chose au monde parce que le fait de ne pas pouvoir se tromper bloque d’emblée la possibilité d’essayer quoi que ce soit. Pour les élèves comme pour les professeurs d’ailleurs.

 « Derrière la question du rôle de l’école, il y a une plus grande question : quelle société a-t-on envie de construire ? »

Les profs de ton film sont-ils une avant-garde ou bien sont-ils plus nombreux qu’on le pense ?

Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne sont pas seuls.

Est ce qu’ils se sentent seuls ?

Je n’ai pas interviewé les seuls dix ou quinze profs qui font ça en France. Ils sont représentatifs d’un mouvement. Depuis qu’on a mis la bande annonce sur Facebook, on a plus de 600 000 vues et 10 000 partages. Ça veut dire que le sujet a une prise directe avec le réel, qu’il y a des gens qui se sentent concernés, et qui se sont reconnus. Alors ça ne veut pas dire que c’est la majorité, mais je pense que les profs font comme ils peuvent avec ce qu’ils ont. Il y a des profs qui travaillent dans des conditions extrêmement difficiles, et on ne les aide probablement pas assez.

Ils suivent une méthode bien précise, ou est-ce qu’ils pratiquent une sorte de bricolage pédagogique ?

Ils piquent des idées à droite à gauche, ils « font leur sauce », comme le dit Isabelle Peloux dans le film. Mais surtout, ils cherchent et ils se remettent en question en permanence. Chacun amène aussi un peu de ce qu’il est, même si au final, il y a beaucoup plus de points communs que de différences, puisqu’ils visent le même projet de société. Car derrière la question du rôle de l’école, il y a une plus grande question : quelle société a-t-on envie de construire ?

« Quand on apprend à un enfant à avoir confiance en lui, on lui apprend aussi à avoir de meilleures armes pour acquérir des savoirs »

On parle beaucoup du retour à l’uniforme, c’est assez à la mode…

Oui, ce passé fantasmé… Ce qui est étonnant là-dedans, c’est qu’on veut appliquer les solutions du passé à un monde qui n’a rien strictement plus rien à voir. Dans le film, Emmanuel Davidenkoff dit : « Peut-être que c’était mieux avant parce que c’était plus simple, qu’il y avait du travail, etc. Mais si c’est moins bien aujourd’hui, ce n’est pas la faute de l’école ! Si on met au défi l’école d’hier de répondre aux questions d’aujourd’hui, on est complètement à côté de la plaque » Vivons avec notre temps et n’allons pas chercher éternellement dans le passé des solutions à nos problèmes présents – et futurs surtout. On sait aujourd’hui qu’on ne connait pas 60% des métiers que les enfants vont exercer demain. Il faut donc leur apprendre à être capables d’apprendre toute leur vie. C’est ça le piège dans lequel il ne faut pas tomber, cette caricature qui consiste à dire qu’on apprend aux enfants soit à coopérer, soit à lire, écrire et compter. Quand on apprend à un enfant à avoir confiance en lui, on lui apprend aussi à avoir de meilleures armes pour acquérir des savoirs.

Comment faire pour offrir de l’autonomie aux écoles sans les sortir du « tout », c’est-à-dire de la République ? Peut-on réformer intelligemment le système ?

On forme les enseignants, et ensuite on leur fait confiance. Et pour faire évoluer le système, il faut le prendre en tenaille, comme le dit Jérôme Saltet (inventeur du jeu Les Incollables et le co-créateur de l’entreprise Play Bac, Ndlr) dans le film : à la fois aider ceux qui sont sur le terrain et ceux qui sont au ministère – et qui veulent faire changer les choses aussi. Il faut aussi favoriser le travail en équipe. Dans tous les établissements du film, il y a un projet commun à toute l’équipe, une vraie cohérence. On me dit aussi parfois que l’on ne peut pas généraliser ces pratiques, que ça marche parce qu’il s’agit de petits établissements… C’est sûr que ça ne marche pas avec 1500 personnes, mais dans ce cas-là, pourquoi on n’essayerait pas de créer des structures à taille humaine au sein des grosses structures ? Il y a une phrase que j’aime bien : « Ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essayent ». Je pense que ça résume pas mal la philosophie du film

Quelles sont les profils sociologiques et géographiques des mômes que tu as rencontrés ? Des petits blancs qui vivent à la campagne ?

Sur les 9 établissements, il y a des villes, des petites villes, des villages, et des tout petits villages. On en trouve dans le Val d’Oise, ou à Bordeaux, dans le quartier du grand parc, qui est un quartier composé à moitié de barres HLM et à moitié d’échoppes, c’est très mixte. Il y a aussi une école dans le XIXe arrondissement de Paris, et une autre à Boulogne-Billancourt. On peut reprocher au film son manque de diversité sociale et ethnique, mais d’abord le collège Clisthène – public – est un bon exemple, et ensuite je pense que ce n’est pas une raison pour dire que ce n’est pas possible ailleurs.

« Il est évident que le problème de la mixité sociale ne peut pas être résolu seulement par ces pédagogies »

Donc villes et campagnes, riches et pauvres…

Oui, évidemment, c’est possible partout. Après, il est évident que le problème de la mixité sociale ne peut pas être résolu seulement par ces pédagogies, et comme je le dis à la fin du film, il y a des prérequis : tout cela est impossible si l’on ne s’assure pas d’abord que les enfants sont en sécurité, qu’ils vivent dans des conditions dignes et qu’ils mangent à leur faim.

La Maison de l’Enfant à Boulogne-Billancourt (92)

Il y a quelque chose qui recense tout ce qui est fait ?

Sur certains sites il y a des annuaires, mais rien de très officiel.

Néanmoins, on sent de l’effervescence…

C’est clair ! Plein d’écoles, d’associations, d’événements se créent. Et beaucoup d’enseignants font évoluer leur pratique, y compris dans le public. Cela montre que des gens attendent quelque chose de l’éducation qu’ils ne trouvent pas pour l’instant. Il faut tenir compte de ce diagnostic-là et en faire quelque chose à plus grande échelle. Moi je crois fondamentalement à l’école républicaine, et je pense qu’on peut tous l’aider à évoluer.

« Je crois à une citoyenneté vivante, dans laquelle on est serait tous impliqués au jour le jour pour exercer nos droits et nos devoirs. Dès l’âge de 5 ans »

Les « valeurs de la République », justement, y sont-elles assez enseignées ?

Parler d’égalité, de liberté et fraternité une heure par semaine en éducation morale et civique ne suffit pas. Scander notre devise républicaine non plus. Il faut lui redonner du sens. « Liberté ? » Pour ça il faut avoir le droit de prendre des décisions, de s’exprimer, de se déplacer dans la classe, de se tromper. « Fraternité ? » On balance ce mot à toutes les sauces, mais la fraternité ça s’éprouve, c’est tout sauf un concept. Tout doit être prétexte à développer le vivre ensemble, à créer du lien entre les élèves. On ne devient pas citoyen à 18 ans parce qu’on a le droit de vote. Est-ce que, vraiment, ça ne pourrait pas être un peu plus que ça, être citoyen ? Est-ce qu’il n’y a pas là un enjeu quand on observe le délitement de nos démocraties ? Moi je crois à une citoyenneté vivante, dans laquelle on est serait tous impliqués au jour le jour pour exercer nos droits et nos devoirs. Dès l’âge de 5 ans. Ça prend une génération de changer un système. Il faut s’y mettre maintenant.

Ça tombe bien, on est en année électorale…

À condition de mettre l’école à l’agenda. Or, pour le moment, ce n’est pas ce que je vois. Avec ce film, on espère participer à créer un débat à la hauteur des enjeux, montrer que c’est le sujet le plus important.

L’école du Colibri à La Roche-Sur-Grâne (26)

Revenons aux élèves, qui sont quand même les personnages principaux du film. On a l’impression qu’ils sont tous heureux. Tu as censuré les passages qu’il ne fallait pas voir ?

Ah ah, non, je n’ai pas caché les élèves qui boudent au fond de la classe ! Il existe une atmosphère particulière dans ces écoles. La façon dont on est accueilli par les profs envoie déjà un message : il y a de la chaleur, de l’ouverture, c’est assez merveilleux, crois-moi. Non seulement les enfants ont l’air épanouis et heureux, mais surtout je ne les ai jamais vus se moquer les uns des autres, tous ces trucs de l’enfance qu’on associe au bizutage, à la loi de la jungle. J’ai vu des élèves en difficultés d’apprentissage, des élèves handicapés, mais au lieu d’être mis au ban, ils faisaient intégralement partie du groupe et leur présence permettait aux autres de développer leur empathie.

Est-ce qu’il ne faut pas un peu des profs exceptionnels humainement pour arriver à un tel résultat ?

Je pense que dans un contexte où la formation est ce qu’elle est, oui, il faut peut-être des individus un peu exceptionnels humainement. Mais si on donne les outils et les ressources à tous les enseignants, ce sera de moins en moins le cas.

On peut former des profs exceptionnels ?

Oui, et surtout former des profs épanouis. Un mauvais prof, c’est d’abord un prof en difficulté.

Une Idée folle, le site :  www.uneideefolle-lefilm.com

La page Facebook : http://www.facebook.com/uneideefollelefilm

 Et sur Twitter : @uneideefolle

Réforme de l’éducation en Finlande : remplacer les matières par des thèmes au lycée

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Le système éducatif finlandais est considéré comme l’un des meilleurs au monde. Il est toujours dans le top dix des classements. Pourtant, les autorités finlandaises ont décidé de réaliser une véritable révolution dans leur système scolaire. Les finlandais veulent supprimer les matières scolaires. Il n’y aura plus de cours en physique, en mathématiques, en littérature, en histoire ou en géographie. Le responsable du Département de l’éducation à Helsinki, Marjo Kyllonen, explique les changements: « Il y a des écoles qui enseignent à l’ancienne, ce qui a été bénéfique au début des années 1900 – mais les besoins ne sont pas les mêmes, et nous avons besoin de quelque chose de bon pour le 21ème siècle. »

Au lieu des sujets individuels, les élèves étudieront des événements et des phénomènes dans un format interdisciplinaire. Exemple: la deuxième guerre mondiale sera examinée du point de vue de l’histoire, de la géographie et des mathématiques. Pour le cours «Travailler dans un café», les étudiants vont absorber un ensemble de connaissances sur la langue anglaise, l’économie et les compétences en communication.

Ce système sera introduit pour les élèves de 16 ans et plus. Les élèves doivent choisir eux-mêmes quel sujet ou phénomène ils veulent étudier, en gardant à l’esprit leurs ambitions pour l’avenir et leurs capacités. De cette façon, les étudiants devront passer par un cours entier tout en se posant la question «Qu’est-ce que je dois savoir pour cela? ».

Le format traditionnel de la communication enseignant-élève va aussi changer. Les élèves ne seront plus assis derrière les pupitres en attendant avec impatience d’être appelés à répondre à une question. Au lieu de cela, ils travailleront ensemble en petits groupes pour discuter des problèmes. La réforme de l’école nécessitera une grande coopération entre les enseignants de différents sujets.

Près de 70% des enseignants ont déjà entrepris des travaux préparatoires pour la mise en place du nouveau système, qui sera déployé d’ici à 2020, et obtiendront en conséquence une augmentation de salaires.

Pour en savoir plus: http://www.strat-up.com/Finlande/reforme-scolaire-finlande.pptx

 

Pour ou contre le travail de Céline Alvarez : j’ai lu Les Lois naturelles de l’enfant

On entend tout et son contraire sur le buzz médiatique de ces derniers mois dans le monde de l’éducation qu’a entraîné la parution du livre de Céline Alvarez. On entend tout et son contraire sur le travail de Céline Alvarez mais, comme souvent dès que le débat concerne l’école, peu peuvent se targuer d’avoir vraiment lu son livre et analysé en profondeur son propos. Suite à un de mes papiers sur ce site, pas franchement conciliant, ladite Céline Alvarez a eu l’amabilité de m’envoyer son livre que j’ai lu jusqu’à la fin, soit la 454ème page…. Mon avis est désormais documenté…

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Céline Alvarez (photo : Annabelle Lourenço pour Le Monde)

Vous avez été nombreux à m’expliquer que vous étiez intéressés par un avis étayé, je vais essayer d’être la plus objective évidemment mais surtout la plus claire et donc structurée possible. « Ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement »…

Les PLUS : 

Ce qu’elle dit sur l’importance du vocabulaire et du langage lorsqu’on s’adresse aux enfants est toujours bon à rappeler. Oui, si l’on veut qu’un enfant ait du vocabulaire, il faut le développer en lui parlant avec … un vocabulaire développé. Certes, ça sonne comme une évidence mais ce n’est pas toujours limpide quand on écoute les parents s’adresser aux enfants ; et son laïus sur la manière qu’elle avait, dans sa classe, d’être intransigeante sur la façon qu’avaient de s’exprimer ses élèves est plein de pertinence (p.50-52).

Sa réflexion sur l’importance de mélanger les âges au sein des classes est, elle aussi, pleine de bon sens. Après tout, pourquoi faudrait-il imposer à un élève d’apprendre telle chose à tel âge sinon pour un besoin organisationnel ? Et surtout, ne tirerions-nous pas de grands avantages à faire vivre ensemble, toute la journée, des enfants de 6ème, de 5ème, de 3ème ? Idem pour la maternelle et le primaire… Son propos sur le sujet donne très envie d’essayer. (p.55 et 85-86).

Dans sa volonté de développer l’enthousiasme de l’enfant, elle donne beaucoup d’importance à l’environnement dans lequel il évolue. « L’environnement doit se suffire à lui-même », être présenté individuellement. Le suivi individuel de l’élève en découle avec force. L’idée n’étant pas de décorer une salle pour la rendre attrayante, au contraire, mais bien d’attirer l’intérêt de l’élève grâce à une classe structurée, avec des pôles d’activités mais aussi un langage approprié et irréprochable, des âges mélangés, etc.

Son argument le plus fort, à mon sens, est par ailleurs celui de l’AUTONOMIE et de la pédagogie qui est, comme elle le dit à juste titre, « forcement active ». L’élève doit, pour s’épanouir et trouver du SENS (c’est l’essentiel de notre problème, qu’ils trouvent un sens à ce qu’ils font à l’école, et ce n’est pas nouveau, c’est la conclusion de tous les chercheurs en sciences de l’éducation (Bautier, Charlot, Rochex en tête) bien avant que Alvarez ne naisse…) être « en activité ». En permanence. Et dans une forme d’autonomie. C’est très compliqué à mettre en place, en particulier au collège et au lycée, sans doute plus aisé en maternelle et en primaire mais c’est aussi ce qui a le plus de pertinence dans le propos de Céline Alvarez (évidemment pas besoin de détruire l’école et le système pour cela… je crois en effet que partir de la désapprobation du système comme elle le fait, au lieu de défendre cette idée forte d’autonomie et de pédagogie active est une erreur de sa part mais j’y reviendrai).

Elle explique par ailleurs l’importance de la motivation endogène (celle qui découle de soi, qui vient de l’intérieur), en opposition à la motivation exogène (la motivation extérieure, comme les notes et les récompenses…). A priori je veux bien, mais mon passif de prof m’empêche d’y croire. Je travaille cette année par compétences avec une classe. Quand mes élèves ont validé une compétence, ils me demandent toujours : « Madame, ça veut dire que j’ai 20 ? » et ils s’interrogent entre eux « Et alors, M. tu as eu quelle couleur pour ta compétence ? ». Sans notes, sans compétences, mes élèves ne voient pas l’intérêt de travailler. Sans doute m’y prends-je mal ? En tout cas, sur le papier, la motivation endogène est belle…

L’autre argument fort, après celui de l’autonomie et de la pédagogie active, est celui, j’y reviens encore, du sens. Oui, s’ils voient un sens à ce qu’ils font, ils sont plus impliqués. Comment donner du sens ? Des chercheurs se posent ces questions depuis des décennies. Si Madame Alvarez a trouvé la réponse, au moins pour les petites classes, j’en suis très heureuse et par ailleurs, les exemples qu’elle donne dans son livre, sur l’apprentissage de la lecture par exemple, du vocabulaire, me semblent très pertinents : toucher, palper, comprendre, pouvoir réutiliser dans la vie quotidienne les choses apprises… (p. 309). (Je fais une parenthèse ici pour évoquer très rapidement la méthode d’apprentissage de la lecture proposée par Alvarez qui la reprend évidemment chez d’autres : elle utilise la méthode phonétique. Les enfants commencent par apprendre le SON des lettres et non leurs noms. Cela m’a paru plein de sens… pour le coup).

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LES MOINS : 

Quand l’auteure parle des neurosciences, elle ne donne pas ses sources, ou alors sporadiquement et cela est très embêtant, surtout lorsqu’il s’agit d’un sujet aussi controversé… Je vous rappelle que les neurosciences et surtout les neuromythes posent de nombreux problèmes dans le discours. L’article qui précède celui-ci sur ce site en parle en long, en large et en travers. Il faut prendre les conclusions des neurosciences avec intérêt mais intelligence. Les neurosciences ne vont pas révolutionner l’apprentissage, en tout cas pas tout de suite.

Céline Alvarez parle également beaucoup d’individualisation de l’apprentissage. C’est comme la motivation endogène ça (voir plus haut), c’est beau sur le papier. Ou alors ça implique au moins deux adultes par classe. On en revient donc toujours aux moyens (prions pour que Fillon ne passe pas hein… parce qu’avec tous ces fonctionnaires en moins, ça va être compliqué). Deux adultes par classe. Le pied.

A la page 81 de son livre, Céline Alvarez avoue au sujet d’un enfant « adorable et plein de vie mais qui passait ses journées à embêter les autres, à parler extrêmement fort et qui était incapable de se concentrer » qu’elle ne pouvait « plus rien faire pour lui » parce qu’il regardait la télé plusieurs heures par jour »… Elle a convaincu ses parents de jeter les écrans de la maison (si, si) et l’enfant s’est transformé. Alors tant mieux. Mais croyez-vous vraiment qu’on va faire jeter tous les écrans des appartements des tours où habitent mes élèves de REP ? Bah non Céline non… Et tu l’as dit toi même : sans ce changement là, même toi, tu ne pouvais rien faire. CQFD. 

Enfin quand Céline Alvarez écrit « ce n’est pas du nouveau matériel qu’il faut faire entrer en priorité dans les classes mais de la vie, de l’amour, de la foi, de l’enthousiasme » (p.219), j’ai juste envie de demander à tous les profs qui l’ont lue s’ils sont contents de lire cela ? Ahum…

LES QUESTIONS QUE CELA POSE :

En tant que maman, d’abord. Je suis enseignante en collège et lycée, je ne connais pas du tout le quotidien d’une classe de maternelle et franchement, la façon qu’à Céline Alvarez de présenter ce qu’il se passe en classe actuellement me laisse perplexe. Si je l’écoute vraiment, moi qui suis pourtant pro-public, je courrais inscrire ma fille dans une école privée. Sérieux Céline, c’est comme une « prison » l’école maternelle aujourd’hui ? Sérieux Céline, les maîtresses, le rythme scolaire, la façon de faire actuelle, toussa toussa, ça va vraiment contre le développement de l’enfant ? Non parce que moi, il est hors de question que je mette ma fille dans une école qui la démolirait et quand je l’écoute, Céline, c’est l’idée que je me fais de l’école maternelle…

Heureusement, je suis prof… Je vois bien que les élèves ne subissent pas tant que ça. En tout cas, la plupart. En tout cas, au collège et au lycée. Mais oui, il faudrait faire mieux. Mais oui, bien sûr, il faudrait revenir sur cette histoire de pédagogie active, d’âges mélangés, d’autonomie, oui, mais pitié, sans donner l’impression qu’actuellement, ce n’est pas l’école mais l’enfer !

Heureusement, j’ai été élève (et jusqu’à l’université, pas une très bonne élève… peut-être parce qu’on ne me laissait pas travailler alors que la littérature…) et je ne suis pas traumatisée. J’ai aimé même tout ça. Et ça m’a construit, le bien ET le mauvais. Cependant, moi qui travaille en REP et qui côtoie de nombreux élèves décrocheurs, je suis d’avis de leur proposer à eux qui refusent tout en bloc, autre chose. Aux autres aussi pourquoi pas, mais sans crier haro sur le baudet… Parlons d’abord des arguments forts. Tranquillement… Avec intelligence. Sans jouer le rôle du messie.

AVIS TRÈS RÉSUMÉ (pour ceux qui auraient eu la flemme de tout lire)

C’est intéressant de lire le livre de Céline Alvarez. C’est enthousiasmant aussi. Cela dit, on ne peut s’empêcher de penser qu’il est rempli d’évidence. Oui, il faut aimer son enfant. Oui, il faut respecter son rythme. Etcaetera. Ceux qui le pensent déjà liront son livre. Les autres…

Cependant, je l’ai dit et redit, il y a de nombreux arguments forts. En tête, ceux qui parlent d’autonomie, de mélange des âges, de pédagogie active. Mais il est bon de rappeler que de nombreux chercheurs et de nombreux pédagogues défendent cela depuis des lustres, que ni Maria Montessori ni Céline Alvarez ont le monopole de ces idées-là. Evidemment, si Madame Alvarez a suffisamment de charisme pour parvenir à les faire évoluer tout en vendant des milliers de livres, qu’elle le fasse et ce sera tant mieux. Il faut seulement rappeler que tout cela existe dans d’autres livres plus documentés, plus objectifs aussi.

Finalement, Céline Alvarez crée une sorte de mouvement. De nombreux professeurs (professeurs des écoles essentiellement) échangent sur le forum qu’elle a créé sur son site et cela est une très très bonne chose. On ne peut tout de même pas lui reprocher de créer une dynamique positive. On peut lui reprocher son angle d’attaque (et je le fais avec force, même après la lecture de son livre), on peut aussi lui reprocher son discours dans les médias (souvent vraiment trop approximatif et parfois propulsé par des mythes, et aussi totalement mégalo, non, elle n’est pas pédagogue mais encore moins « professeure », on n’est pas professeur en ayant enseigné deux ans puis démissionné) mais on ne peut vraiment pas lui reprocher de faire du mal. A la réputation de l’école sans doute (et elle n’avait pas besoin de ça), à l’image des professeurs avec certitude, mais aux enfants non, et je le répète encore, de bonnes idées sont à prendre chez elle, même si elles ne sont pas immédiatement les siennes, alors vas-y Céline, on te regarde… et sincèrement, en tout cas personnellement et malgré mon article mi-figue mi-raisin, avec bienveillance.

Céline Alvarez, Les Lois naturelles de l’enfant, Editions Les Arènes, 454 pages. 

 

« L’école nouvelle » expliquée depuis ses prémices, en 1920 : un documentaire d’Arte à voir

Le film commence par la récitation de patriotisme, une leçon que tous les enfants récitaient alors chaque jour à l’école et où ils devaient dire vouloir devenir « un bon citoyen et un bon soldat ». Ces enfants là, ceux qui récitaient cette leçon, sont pour beaucoup morts sur le front à peine adolescents. L’école d’alors, qui voulait former des citoyens éclairés, forme aussi toute une société à l’obéissance, jusqu’au sacrifice. Assez de soumission, il faut rompre avec la vieille école, inventer une éducation nouvelle, pour un enfant nouveau, qui ne fera plus jamais la guerre. Des écoles laboratoires sont créées dès les années 1920 dans toute l’Europe. Ce documentaire sublime d’Arte rappelle que la mode des écoles Montessori, Steiner, Freinet ne date pas d’hier mais d’il y a un siècle, il retrace l’histoire de ce mouvement avec précisions et continue d’ouvrir la voie.

Le buzz de cette semaine : Céline Alvarez

Tous les médias sur lesquels Céline Alvarez fait la promotion de son livre cette semaine la présente comme une « institutrice devenue pédagogue »… Evidemment la formulation fait mourir de rire les profs puisqu’un prof ou un instit qui n’est pas pédagogue aura bien du mal à faire son métier. Autrement dit, difficile d’être l’un sans l’autre. Céline Alvarez était donc institutrice, elle a tenté une « expérience » dans une école maternelle pendant deux ans, l’expérience s’est révélée pertinente puisque les résultats des enfants se sont améliorés… mais comme le mammouth de l’éducation nationale est long à bouger et qu’on ne lui a pas donné le prix Nobel tout de suite, Céline Alvarez a préféré quitter l’éducation nationale pour faire des conférences et écrire des livres en disant qu’il faut tout cramer de l’éducation nationale et recommencer.

Dans l’ensemble, j’aime beaucoup ce qu’elle dit, et je suis d’accord avec elle sur beaucoup de choses. J’aime bien aussi qu’elle fédère derrière elle des instits (surtout des instits, et non des profs puisque sa méthode concerne d’abord la maternelle). Mais je suis quand même embêtée par plein de choses.

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Robert Doisneau « Arithmétique mentale » 1956

D’abord, par le fait qu’elle monétise son savoir qui n’est pas le sien (voir paragraphe suivant) à travers un livre qui se vend comme des petits pains et à travers des conférences au lieu d’être dans le bateau. Cependant, il paraît que la ministre de l’EN l’a contactée et qu’elle a un rendez-vous avec elle dans 10 jours : peut-être alors qu’elle décidera de bosser de l’intérieur même si elle est moins mise en avant alors, forcement ; et même si c’est plus lent… Education Nationale oblige.

Ensuite (et surtout), je suis embêtée parce que tout ce qu’elle avance, Maria Montessori l’a déjà avancé et que ça, Céline Alvarez le dit très peu (elle le dit très vite fait). Effectivement, elle explique que les neurosciences (nouvelle discipline fétiche d’une partie des sciences de l’éducation) prouvent que toutes les hypothèses de Maria Montessori étaient justes (l’enfant apprend en faisant seul, dans l’action ; l’enfant apprend quand il est intéressé et non quand on lui impose un sujet, etc.). Mais pas besoin d’écrire un bouquin pour simplement plagier les idées de Montessori et ajouter à la fin : les neurosciences ont tout validé, on peut y aller. Dans la même perspective, je ne comprends pas qu’elle défende avec force le projet qu’elle a mené dans une maternelle à Gennevilliers comme l’exemple et le modèle à suivre, un exemple et un modèle que tout le monde appelle révolutionnaire alors qu’il me semble qu’il ne s’agit en fait là que d’une expérience Montessori, ce que font déjà des dizaines d’écoles Montessori en France, avec sans doute les mêmes résultats. J’ai regardé une bonne partie de sa dernière conférence, j’ai lu beaucoup de ses articles et interviews et je ne peux m’empêcher de penser qu’hormis être un as en com’, elle n’invente rien et oublie de dire que déjà des centaines d’institutrices font ce qu’elle préconise dans leurs écoles privées Montessori.

Enfin, je suis embêtée parce que sa méthode ne parle que de la maternelle et moi, je suis une professeure de collèges et de lycées, mais ça, ce n’est vraiment pas sa faute.

Par ailleurs, ce buzz autour de la sortie de son livre a deux avantages. D’abord celui de rappeler qu’il faut faire bouger l’école et aussi celui de remettre en avant les pratiques Montessori (dommage qu’elle ne les appelle pas vraiment comme ça) dans toutes les écoles maternelles publiques de France. Affaire à suivre donc, pour voir si ce hold up sert à quelque chose ou non.

***

Pour les non-initiés je vous mets ci-dessous l’une des nombreuses interviews de Céline Alvarez parues ces 3 derniers jours, puisque toutes les idées qu’elle défend, qui sont en fait les idées de Montessori, sont très pertinentes et méritent d’être mise en avant (interviw de l’Obs) :

Dans un livre-manifeste, dont « l’Obs » publie les bonnes feuilles, Céline Alvarez raconte l’expérience pédagogique qu’elle a menée dans une maternelle de Gennevilliers, qui a fait d’enfants en difficulté des petits cracks épanouis. Interview.

Vous dites, dans votre livre, que notre école a « tout faux », pourquoi ?

– 40% des élèves sortent du CM2 avec des retards en lecture et en mathématiques, ce qui les handicape lourdement pour la suite de leur scolarité. Ce constat est inacceptable. Comment imaginer que la moitié des enfants ou presque, ne soit pas en mesure d’apprendre à lire, écrire et compter, des savoir-faire élémentaires ? Je ne mets pas les enseignants en cause. Ils s’épuisent à pousser sans arrêt des enfants démotivés. C’est donc la méthode qui n’est pas adaptée.

Notre école est fondée sur des traditions jamais remises en cause : elle rassemble les enfants par âge, elle choisit leurs activités et confie à un maître le soin de déverser vers eux des connaissances. Or les recherches récentes des neurosciences et de la psychologie cognitive prouvent que l’esprit humain n’apprend pas de cette façon. Comme de nombreux pédagogues l’avaient pressenti, à commencer par Maria Montessori, on sait maintenant que l’enfant apprend en agissant. Et ce, dès la naissance !

Le bébé est naturellement avide d’expériences, il explore le monde autour de lui. Il apprend à parler sans manuel, simplement en échangeant avec nous. A quelques mois, il peut détecter une erreur grossière d’addition, ou repérer une erreur dans une autre langue que la sienne. Il possède une mécanique d’apprentissage époustouflante. Mais l’école, qui ne la prend pas en compte, a tendance à l’étouffer.

D’où vous est venue cette vocation de révolutionner l’école ?

– Sans doute un souci de justice sociale, et le sentiment d’un vaste gâchis. Déjà à 9 ans, à Argenteuil (Val-d’Oise) où j’allais en classe, je me souviens d’avoir été indignée de la manière dont l’école fonctionnait. J’avais spontanément préparé un exposé sur la reproduction des fleurs, et lorsque j’ai voulu le présenter à mes camarades, la maîtrise a refusé parce que cela bousculait son programme. Elle n’y pouvait rien, elle aurait aimé accédé à ma demande, mais ça n’était pas possible. J’ai compris que ce système étouffait les élans des enfants comme celui des enseignants. J’étais petite encore, mais cela m’a indignée! Cette indignation ne m’a plus quittée.

Après votre master en sciences du langage, en 2009, vous passez le concours de professeur des écoles et convainquez un conseiller du ministère de vous donner carte blanche pour trois ans dans une maternelle de ZEP. Qu’y avez-vous instauré ?

– J’ai renversé la situation. Dans ma classe, les enfants étaient autonomes et choisissaient leurs activités parmi une centaine d’autres que j’avais sélectionnées. Je les leur présentais, à chacun d’eux, et je les guidais la première fois ; puis ils les reprenaient sans mon aide. Ils apprenaient principalement seuls, portés par leur curiosité. Ils apprenaient aussi les uns des autres !

La classe se composait d’enfants de trois, quatre et cinq ans. Ils s’entraidaient et s' »enseignaient » mutuellement, spontanément. La classe pouvait étonner les visiteurs. Elle ressemblait à une ruche : on y voyait au même moment des enfants dessiner, classer des formes géométriques, coudre, découvrir des lettres, reconstituer le puzzle de la carte du monde ou faire une addition avec des bâtons de perles….Et ils pouvaient répéter leur activité autant de fois qu’ils le souhaitaient.

Vous n’avez pas eu peur que ce soit le bazar ?

– Pas vraiment. J’étais convaincue que l’activité du groupe serait très ordonnée si chacun pouvait vaquer à ce qui l’intéressait. Les plus jeunes, sans trop se poser de questions, choisissaient leurs activités, la faisaient avec beaucoup de concentration, et recommençaient jusqu’à se sentir satisfaits. J’ai vu un enfant se passionner pour les origamis, reprenant sans se lasser, jusqu’à faire un pliage parfait.

Mais j’ai été stupéfaite de voir que ceux qui avaient déjà passé un ou deux ans dans une autre maternelle étaient un peu désemparés. Ils étaient comme « décentrés », continuellement accrochés au jugement de l’adulte, incapable de choisir leur activité si je ne leur disais pas quoi faire, et incapables de juger par eux-mêmes leur travail.

Ça m’a fait mal de voir sur des enfants de 4 ans les dégâts du système éducatif traditionnel. Je passais à côté d’eux dans la classe, et je les sentais tellement en souffrance, si désireux que je les rassure sur ce qu’ils avaient fait : « C’est bien, Céline ? » Je leur répondais : « Et toi, qu’en penses-tu ? Tu es content de toi ? » Il leur a fallu beaucoup de temps pour qu’ils retrouvent leur propre motivation, leur élan intérieur.

Vous voulez dire qu’au fond, il n’y aurait pas besoin de professeur dans la classe ?

– Non, bien sûr ! Il ne suffit pas de placer un enfant au milieu d’un environnement stimulant, une salle remplie de jeux par exemple, pour qu’il apprenne seul. Il a constamment besoin d’un guide, d’un « étayage » bienveillant. Ça le rassure et lui donne les connaissances de base à partir desquelles il peut explorer et expérimenter. Il n’y a pas d’apprentissage possible sans cet échange et cette interaction. C’est d’ailleurs l’attitude qu’adoptent spontanément les parents et les enseignants, quand les conditions le leur permettent.

Les élèves de votre classe ont dépassé haut la main toutes les exigences du programme et bien au-delà, comment cela a-t-il été rendu possible ?

– Les enfants avaient le droit de se tromper ! Un des contresens majeurs de l’école, c’est de sanctionner sans arrêt l’erreur. Or elle est constitutive de l’apprentissage. Comme le montrent les travaux en psychologie cognitive, l’enfant apprend en se trompant.

Face à une situation, quelle qu’elle soit, son cerveau génère des prédictions. Il formule des hypothèses. Par exemple, d’après sa forme, cet objet est mou. L’enfant avance la main, et si l’objet est dur, il réajuste ses connaissances. Il ne peut donc apprendre de l’expérience d’un autre. Mais s’il a peur de s’engager, c’est tout le processus d’apprentissage qui est paralysé. Cette observation vaut d’ailleurs pour tous les âges de la vie…

Vous avez pu mesurer les progrès de vos élèves ?

– J’avais l’autorisation du ministère d’évaluer leurs progrès, sans qu’il m’ait pour autant délivré un document de cadrage officiel. La première année, ces tests ont été réalisés par le CNRS de Grenoble, et ils étaient très positifs. Tous les élèves sauf un avaient progressé beaucoup plus vite que la norme ! Certains étaient déjà rentrés dans la lecture. De leur côté, les parents notaient qu’à la maison, leur enfant était devenu plus calme, plus prêt aussi à aider les autres.

Les deux années suivantes, comme je n’avais toujours pas de document officiel, même si j’avais des visites d’inspecteurs de l’Education toutes les deux semaines dans ma classe, ces évaluations ont été interdites. J’ai tout de même organisé des tests scientifiques en dehors de l’école, avec une quinzaine d’enfants. Les résultats confirmaient ceux de la première année.

Une majorité des enfants avaient dépassé les fameuses exigences du programme. D’autres, qui avaient des retards considérables, avaient au moins rattrapé la norme. Je me souviens de cette petite fille bègue, terriblement timide. L’orthophoniste qui la suivait a été époustouflée par ses progrès, la façon dont elle s’est épanouie. En définitive, la majorité des enfants avait un à deux ans d’avance. Alors qu’ils venaient tous de milieux modestes. Cet enseignement par l’expérience, l’autonomie et l’entraide est aussi le moyen de corriger les inégalités sociales.

L’expérience a été concluante, saluée par les enseignants comme par les chercheurs… Et pourtant l’Education nationale a coupé court. C’est un peu désespérant, non ?

– On m’a annoncé qu’on me retirait le matériel, la classe avec trois niveaux. Sans explication. Mais j’ai décidé de continuer ma route ailleurs avec une liberté et une rapidité que l’Education nationale n’aurait pas pu m’offrir. J’ai démissionné de mon poste et j’ai lancé un blog sur lequel j’ai mis en ligne des vidéos de la classe et des contenus sur lesquels je m’étais appuyée. Depuis sa création, il est très visité par les parents et les enseignants.

Pour répondre à cette demande, et aider les enseignants qui le souhaitent à transformer leurs pratiques, j’ai d’un côté proposé des conférences qu nous mettons en ligne ensuite. De l’autre, j’ai écrit ce livre pour partager avec les parents les grands principes humains d’apprentissage et d’épanouissement. Pourquoi?  Parce qu’au fond nous les connaissons déjà intuitivement, mais nous les oublions parce qu’ils ne vont pas dans le sens du fonctionnement scolaire traditionnel. La véritable révolution ne viendra pas d’une autre nouvelle méthode, elle se fera lorsque nous appliquerons ce que nous savons déjà dans nos coeurs. Laissons les enfants suivre leurs élans. Faisons leur confiance pour apprendre, aidons-les à révéler leurs pleins potentiels.

Propos recueillis par Caroline Brizard et Véronique Radier

(1) « Les Lois naturelles de l’enfant. La révolution de l’éducation. A l’école et pour les parents », par Céline Alvarez, Les Arènes.