Apprendre la lecture aux élèves en difficulté : plus les textes sont complexes mieux ça marche !

Une recherche de J. Deauviau portant évaluation des méthodes et manuels de lecture pour le CP vient a été réalisée il y a 2 ans par un labo du CNRS. Les résultats et les enseignements inédits de cette enquête méritent l’attention. Contrairement à ce que l’on pourrait penser instinctivement : plus les textes sont complexes, mieux l’enfant intègre la lecture.

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La conclusion de la note de synthèse est très parlante :

“On remarque conjointement qu’à l’inverse d’un présupposé pédagogique très répandu le manuel qui se révèle le plus efficient avec les élèves des milieux les plus défavorisés est aussi le plus exigeant non seulement dans l’apprentissage technique du code, mais aussi dans ses contenus intellectuels, de par l’ambition lexicale et littéraire des textes qu’il propose à la lecture des élèves. Ces observations rappellent a contrario combien la culture professionnelle des enseignants du primaire reste aujourd’hui fortement marquée par la thématique de la rénovation pédagogique des années 1970/80. L’apprentissage du déchiffrage est souvent vécu comme le « sale boulot » de l’enseignement de la lecture, comme un temps soustrait à l’essentiel, le travail sur la compréhension, dont les publics populaires sont estimés avoir un besoin prioritaire. Ce qui explique sans doute la diffusion si paradoxalement faible de la méthode syllabique dans les quartiers les plus défavorisés, comme nous l’avons constaté.”

Au delà de la question de l’apprentissage de la lecture, cette étude insiste sur la nécessité de maintenir des exigences scolaires élevées auprès des publics en difficulté afin notamment de lutter contre les inégalités scolaires et le creusement des écarts.

Voici les liens pour accéder au rapport et à la note de synthèse :

Note de synthèse :

http://www.uvsq.fr/medias/fichier/note-de-synthese-enquete-lecture_1384510510448-pdf

Rapport :

http://www.uvsq.fr/medias/fichier/rapport-enquete-lecture_1384503420148-pdf

Ecole et savoir dans les banlieues… et ailleurs

Alors que je parlais sur Instagram de cette lecture universitaire Ecole et savoir dans les banlieues et ailleurs, plusieurs personnes, essentiellement des profs, se sont dites intéressées par son résumé. Je vais tenter d’en commenter les éléments importants, bien que l’exercice soit compliqué puisqu’il s’agit d’une littérature dense et technique.

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Charlot, Bautier et Rochex, les 3 chercheurs qui ont rédigé ce bouquin devenu une référence en matière de sciences de l’éducation, sont partis du principe qu’on oubliait toujours d’interroger le point de vue des élèves en matière de recherche en éducation. Ils ont ainsi construit un nouvel outil d’analyse quantitative et qualitative : le bilan de savoir. Il s’agit pour les élèves de faire une sorte de bilan et d’expliquer ce qui a de l’importance pour eux dans tout ce qu’ils ont appris (à l’école, à la maison, dans la rue ou ailleurs) depuis leur naissance. La consigne du bilan de savoir est simple : « J’ai tel ans. Depuis ma naissance j’ai appris plein de choses à l’école, à la maison, dans la rue, ailleurs. Qu’est-ce qui est important pour moi dans tout ça ? Et pourquoi ? ».

Les auteurs ont ensuite effectué une étude auprès de 500 collégiens de 3ème, année charnière. Ils analysent ces bilans de plusieurs manières. D’abord en faisant un relevé de mot-clef, puis en analysant la langue (la façon qu’a l’élève de s’intégrer dans son récit avec l’aide des modalisateurs par exemple) et enfin en pratiquant des entretiens individuels avec les élèves qui ont écrit les bilans les plus étonnants, particuliers ou signifiants.

La problématique des chercheurs part de la remise en cause du concept des Héritiers inventé par Bourdieu et Passeron. Les théories de la reproduction et du handicap-socio-culturel, celles du capital-culturel et du capital-social sont toujours justes selon eux mais étant donnée la massification de l’accès à l’école, elles sont moins pertinentes aujourd’hui pour expliquer les difficultés et les différences de parcours. Pour ces trois chercheurs, ces théories ne permettent pas d’expliquer pourquoi certains élèves issus de classes sociales défavorisées effectuent une scolarité brillante quand d’autres élèves émanant de classes sociales plus bourgeoises sont eux en échec. Charlot, Bautier et Rochex veulent mettre en avant la singularité, le savoir et le sens, trois éléments oubliés des études précédentes.

Les bilans de savoir collectés ont permis aux chercheurs d’observer et de théoriser le rapport aux professeurs des collégiens (c’est quoi un bon prof et un mauvais prof), de comprendre les mécanismes qui entraînent la mise au travail (ou le refus de travailler) et enfin les différents éléments qui entrent un jeu dans la scolarité d’un collégien.

Rien de nouveau sous la soleil, rien qu’on ne sache pas déjà dans cette étude qui date de 25 ans. Je l’ai lue essentiellement pour découvrir et maîtriser le bilan de savoir dans l’idée de reprendre cette méthode pour mon propre travail de recherche.

Cependant, je conseille vraiment cette lecture aux profs qui passeraient par là parce que, pour une fois, elle fait parler les élèves. Le livre est parsemé de véritables témoignages d’élèves (retranscription des bilans de savoir tel quel), et cela s’avère être un réservoir à idées pédagogiques. Par ailleurs, il encourage à penser son rapport aux élèves, ce qui est obligatoire au quotidien.

La conclusion générale ? Comme souvent dans ce genre de littérature, elle est assez décevante et se résume encore et toujours à celle du SENS. L’élève réclame du sens et a du mal à relier les apprentissages scolaires à leurs utilités. Mais est-ce nécessaire ? Pour les bons élèves, non : le lien se fera plus tard, lors des études supérieures. Cependant, pour les mauvais élèves, le nœud du problème semble se situer dans la question du sens et nulle part ailleurs.  L’abstraction des savoirs les empêche de se mobiliser.

J’ai commencé à récolter quelques bilans de savoir auprès des 3ème de mon collège. J’ai légèrement modifié la consigne pour que leur bilan de savoir ne concerne que l’enseignement du français (sujet de mon enquête). Le résultat est pour l’instant (je n’ai que 30 bilans sur les 150 distribués la semaine passée) toujours lié au sens : « Pourquoi n’analyse-t-on pas les discours politiques parfois pour être plus proche de la vie et pouvoir les comprendre et ne pas se faire avoir ? » a notamment écrit une élève de 3ème (bonne classe et bonne élève). « S’exprimer » est pour l’instant le mot-clef le plus représentatif de ces bilans. Ils veulent « savoir s’exprimer » et « savoir exprimer ses idées ». « Faire moins de grammaire et plus de rédaction et d’analyse de textes d’actualité ». J’attends la réception des autres bilans puis les entretiens individuels pour effectuer une étude plus savantes et des conclusions davantage scientifiques. Affaire à suivre… Mais une question ne me quitte plus depuis cette lecture : Comment donner du sens à mon enseignement ?

Ecole et savoir dans les banlieues et ailleurs, Bernard Charlot, Elisabeth Bautier, Jean-Yves Rochex, Editions Armand Colin.

Enseigner avec le numérique : Des ressources pour les profs de lettres #1, le cahier numérique

Il y a évidemment du bon et du moins bon à vouloir intégrer le numérique dans l’enseignement. Le débat est large, compliqué et passionnant. Persuadée qu’il n’est pas non plus pertinent de refuser intégralement l’utilisation de l’écran dans les apprentissages, je suis attentive à ce qui est proposé aux professeurs pour faire évoluer leur manière d’enseigner.

Le site IParcours propose des ressources pour les profs de français et de mathématiques. Davantage développé pour les mathématiques, il ne propose des activités interactives en français que pour la classe de 6° (pour le moment). Il faut évidemment acheter le cahier papier (5,50 Euros sur le site d’IParcours) ce qui donne accès à la version numérique du manuel (128 pages). Pour commencer, on peut tout à fait n’acheter qu’un seul cahier papier et ainsi en observer la pertinence en effectuant quelques photocopies pour les élèves. Quant à la version numérique, je trouve qu’elle peut apporter beaucoup de lisibilité en classe. Le professeur peut surligner, entourer directement au tableau ce qu’il veut mettre en avant, il peut projeter un exercice à faire, mais aussi projeter le corrigé, projeter le texte à étudier…. Par ailleurs une version DVD, installable de façon local, permet ensuite d’avoir accès à toutes les ressources sans connexion internet (quand on sait le nombre de fois où ça plante en classe, et cela quelque soit l’établissement, l’info n’est pas négligeable…).

Sur le site d’IParcours, deux vidéos sont intéressantes. La première explique l’utilisation en classe dudit cahier et de sa version numérique, elle est un peu rébarbative mais permet tout de même de bien voir les possibilités qu’offre cette ressource. La voici :

La seconde est plus intéressante : elle parle des pédagogies différenciées et propose une utilisation de ce cahier numérique comme soutien au développement de ces pédagogies différenciées (la classe en îlot par exemple ou bien la classe inversée dont j’ai à plusieurs reprises parlé sur ce blog). La voici :

On peut donc utiliser les avantages qu’apporte ce cahier numérique directement en le projetant au tableau, mais aussi, en salle informatique, en travaillant en petit groupe. L’élève peut travailler en autonomie… et le professeur se consacrer à l’explication individuelle, en passant d’un élève à un autre.

N’ayant pas testé concrètement cet outil je ne peux pas en dire plus mais j’avoue être séduite : j’envisage de l’essayer en classe.

Le lien direct vers les vidéos.