Global Teacher Prize : une française en lice pour le titre de « meilleur prof »

Marie-Hélène Fasquel, qui enseigne dans un lycée de Nantes, est la première Française en finale du Global Teacher Prize, un concours international d’enseignement.

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Marie-Hélène Factuel – Photo : Sébastien Salon-Gomis

Marie-Hélène a une furieuse tendance à voir la vie du bon côté. En convalescence, clouée au lit après une opération du dos, cette professeur de lycée parvient quand même à penser que le moment est «idéal»… pour travailler. Pianotant sur son smartphone sous la couette, elle vient de prendre contact avec un enseignant indien que ses élèves pourraient interviewer. Elle correspond aussi avec une classe en Grèce. «Et il faut que je pense à vous envoyer les diaporamas que j’ai faits sur Shakespeare…» On est obligés de lui couper la parole : Marie-Hélène Fasquel, sur son métier, est intarissable.

Son enthousiasme fait mouche. La spécialiste de littérature anglaise, qui travaille depuis trois ans au lycée Nelson-Mandela de Nantes (Loire-Atlantique), vient d’être sélectionnée parmi 20 000 candidats comme finaliste du Global Teacher Prize. Ce concours récompensera de 1 M$ (956 480 €) au printemps le professeur jugé le plus innovant et impliqué dans la réussite de ses élèves.

Donner envie à sa classe

C’est la première fois qu’une Française se hisse à ce niveau. Jusqu’ici, elle avait concouru en catimini. «J’avais un peu honte. S’inscrire au Global Teacher Prize sous-entend qu’on se prend pour… vous voyez, quoi ! Mais ce prix, je ne le veux pas pour moi, je le fais pour les élèves.»

Elle a surtout l’espoir que ses convictions essaiment dans d’autres salles de classe. Son credo ? «Si les jeunes ne travaillent pas assez, c’est parce qu’ils manquent de motivation. Sans envie dans une classe, il ne se passe rien.» Et c’est pour lutter contre l’ennui qu’elle a cherché des voies alternatives, confrontée à une classe faible, dans l’académie de Lille (Nord) où elle a commencé sa carrière, il y a quinze ans.

Depuis, on ne l’arrête plus. Elle convie des grands auteurs à des conférences par Skype, elle fait écrire et jouer des «soap operas» à ses élèves, leur demande de créer des affiches, des cartes mentales, des poèmes, en jouant à la fois sur l’entraide et l’émulation. La prof se passe volontiers de notes, mais court la ville pour chercher «des lots» à remettre aux producteurs de bonnes copies. Les libraires donnent des livres, les banques des objets promotionnels…

Marie-Hélène Fasquel sait à quel point la récompense importe pour les élèves. Elle est encore émue de la réaction de ces lycéens du Nord quand elle est revenue en classe avec un prix européen de l’innovation pédagogique, remis par Microsoft en 2014 pour un projet sur l’écriture de nouvelles. «Si vous aviez vu leurs têtes quand je leur ai donné le certificat d’excellence ! Certains pleuraient tellement ils étaient fiers, et l’un m’a dit, tout étonné : «Ben on n’est pas nuls, alors» ?» C’est pour ce genre d’émotions que Marie-Hélène Fasquel travaille, tout le temps. Même l’été à bord du bateau familial, avec mari et enfants au large des côtes bretonnes, elle branche son ordinateur. «C’est le seul motif de dispute en famille : le temps que je consacre à mes cours. Mais c’est magique, d’exercer un métier qu’on adore.» Elle assure qu’elle aime même corriger ses copies.

Se servir du numérique

Aussi, on n’est guère étonné que la prof ne songe pas une seconde à quitter le navire de l’Education nationale, même si elle remportait le prix de 1 M$. «Je n’ose pas penser à ce que je ferais avec», s’exclame-t-elle avec gourmandise. Mais des idées, bien sûr, elle en a. Elle pense à «une association pour les jeunes laissés pour compte» et à une autre pour promouvoir «des classes sans papier. Il faut penser à l’environnement et en finir avec les tas de photocopies». Et sans s’arrêter, toujours du fond de son lit : «On peut faire des choses super avec le numérique… J’envoie tout à mes élèves avec un logiciel qui s’appelle Dropbox, vous connaissez ?»

La classe inversée

Marie-Hélène Fasquel fait partie des pionniers en France de la classe inversée, une méthode pédagogique encore très débattue mais de plus en plus répandue dans les collèges et les lycées. Le principe est simple : au lieu d’écouter le cours en classe et de s’exercer à la maison, l’enseignante donne la leçon à lire ou à visionner chez soi. Une fois en cours, les élèves se consacrent à la mise en application des concepts et des notions étudiées. Une manière de donner plus de place à l’expression, au débat, à la créativité et l’imagination. L’enseignante a aussi tapé dans l’oeil du jury avec son utilisation intensive des nouvelles technologies, qui permettent à ses élèves des jumelages virtuels avec des élèves du monde entier.

(Article trouvé sur L’Express ou Le Monde : je ne suis plus sûre de la Source… Mea Culpa)

 

A la découverte du jeu de peindre d’Arno Stern

 

J’ai déjà parlé à plusieurs reprises d’Arno Stern ici, mais aussi de son fils André, qui a écrit le livre Et je ne suis jamais allé à l’école que j’ai beaucoup aimé et que j’ai chroniqué avec enthousiasme sur ce blog. Arno Stern a donc défendu l’intérêt de la peinture dans le développement de l’enfant et il a développé les principes auxquels il croyait sous la forme d’un jeu, Le Jeu de peindre, qui se différencie de l’art de peindre comme l’explique son créateur :

« L’art de peindre conduit à une oeuvre qui contient un message et par l’oeuvre, l’artiste communique avec son public. Le Jeu de Peindre est un jeu qui se déroule pendant 1H30 dans le Closlieu, sans finalité de partage de quelconque message avec le public. »

Ce jeu de peindre répond au besoin de Formulation, une manifestation complexe, originale, structurée et universelle de la mémoire organique (mémoire des événements de la formation organique) découverte et étudiée par Arno Stern depuis 1950.

Les conditions de l’émergence de cette formulation sont remplies par le cadre du Jeu de Peindre :

  • un lieu où le participant est à l’abri des pressions, des jugements et des influences
  • la présence des autres comme compagnons de jeu (et non spectateurs)
  • la présence d’un « aidant » qui n’est ni une figure de référence, ni un récepteur d’un message quelconque.

Ressources : Le jeu de peindre à la maison 

Pour en savoir plus, le site d’Arno Stern.

 

Réforme de l’éducation en Finlande : remplacer les matières par des thèmes au lycée

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Le système éducatif finlandais est considéré comme l’un des meilleurs au monde. Il est toujours dans le top dix des classements. Pourtant, les autorités finlandaises ont décidé de réaliser une véritable révolution dans leur système scolaire. Les finlandais veulent supprimer les matières scolaires. Il n’y aura plus de cours en physique, en mathématiques, en littérature, en histoire ou en géographie. Le responsable du Département de l’éducation à Helsinki, Marjo Kyllonen, explique les changements: « Il y a des écoles qui enseignent à l’ancienne, ce qui a été bénéfique au début des années 1900 – mais les besoins ne sont pas les mêmes, et nous avons besoin de quelque chose de bon pour le 21ème siècle. »

Au lieu des sujets individuels, les élèves étudieront des événements et des phénomènes dans un format interdisciplinaire. Exemple: la deuxième guerre mondiale sera examinée du point de vue de l’histoire, de la géographie et des mathématiques. Pour le cours «Travailler dans un café», les étudiants vont absorber un ensemble de connaissances sur la langue anglaise, l’économie et les compétences en communication.

Ce système sera introduit pour les élèves de 16 ans et plus. Les élèves doivent choisir eux-mêmes quel sujet ou phénomène ils veulent étudier, en gardant à l’esprit leurs ambitions pour l’avenir et leurs capacités. De cette façon, les étudiants devront passer par un cours entier tout en se posant la question «Qu’est-ce que je dois savoir pour cela? ».

Le format traditionnel de la communication enseignant-élève va aussi changer. Les élèves ne seront plus assis derrière les pupitres en attendant avec impatience d’être appelés à répondre à une question. Au lieu de cela, ils travailleront ensemble en petits groupes pour discuter des problèmes. La réforme de l’école nécessitera une grande coopération entre les enseignants de différents sujets.

Près de 70% des enseignants ont déjà entrepris des travaux préparatoires pour la mise en place du nouveau système, qui sera déployé d’ici à 2020, et obtiendront en conséquence une augmentation de salaires.

Pour en savoir plus: http://www.strat-up.com/Finlande/reforme-scolaire-finlande.pptx

 

« L’innovation pédagogique doit se faire au sein de l’école publique »

Philippe Meirieu, je l’avais interviewé, chez lui, dans son appartement lyonnais débordant de livres, quand je n’étais pas encore prof et toujours journaliste. Plusieurs années après, je l’ai contacté pour lui demander  des conseils pour mon inscription à l’ISPEF (Institut des sciences et des pratiques d’éducation et de formation), il prenait alors sa retraite mais m’a aiguillée vers un de ses collègues avec beaucoup de bienveillance. Aujourd’hui, en raison des nombreux livres qu’il a écrit, de sa carrière universitaire brillante, de son aura auprès des politiques, il est toujours l’un des plus grands spécialistes des sciences de l’éducation et des pédagogies. Il est classé parmi les « pédagogo » dont je fais moi aussi partie, c’est à dire ceux qui veulent secouer l’école, n’en déplaise aux professeurs davantage partisans de la méthode traditionnelle…. Il est adulé ou décrié. Et moi, j’ai tendance à l’aduler. C’est pourquoi je retranscris ici une interview réalisée par le journaliste Naïri Nahapétian pour AlterEco. 

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Crédit photo Le Nouvel Observateur 

Le discours sur une alternative scolaire hors de l’Education nationale se développe. Porté par différents courants, il pourrait ouvrir la voie à une balkanisation et une marchandisation de l’école. Or les innovations pédagogiques existent au sein de l’école publique. Il suffit de les promouvoir, explique Philippe Meirieu, spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie.

L’école innove-t-elle aujourd’hui ?

Parlons-nous de l’innovation dans l’Education nationale ou bien de la myriade d’innovations qui se développent actuellement à sa marge ? Avec l’approche des élections présidentielles, se fait jour un débat important opposant, souvent de manière peu lisible par l’opinion publique, ceux qui affirment que l’innovation pédagogique doit se faire au sein de l’école publique et ceux qui pensent qu’elle est impossible dans le système actuel et ne peut se faire qu’en dehors du « carcan » de l’Education nationale.

On trouve, parmi les tenants de cette dernière voie, aussi bien des personnalités de droite qui professent des méthodes très traditionnelles, fondées sur la répétition, la mémorisation et la discipline, avec un discours fort autour du « rétablissement de l’autorité », que des militants de certains courants de l’Education nouvelle, autour des pédagogies Montessori et Steiner par exemple, voire proches de la mouvance libertaire, qui ont, eux, pour ambition de « lutter contre tout formatage scolaire » et de développer la créativité des enfants que l’école traditionnelle serait incapable de prendre en compte.

Se côtoient ainsi dans un même combat pour la « liberté scolaire » des libéraux élitistes, des « républicains » nostalgiques et des « alternatifs » marginaux. Cette convergence entre une conception ultra-libérale et une vision autogestionnaire de l’éducation me paraît préoccupante. D’autant que ce mouvement se rapproche désormais des tenants de la déscolarisation, comme André Stern, qui, au nom d’une certaine conception de l’enfance, affirment que l’école « abîme » systématiquement les enfants et que seule « l’école à la maison », dans la nature, peut permettre un développement harmonieux.

Enfin, n’oublions pas que toute cette mouvance commence à intéresser certaines factions religieuses et que tous ces courants se retrouvent souvent sur des positions communes. Ainsi, quand le ministère de l’Education a pris, cette année, des initiatives pour contrôler un peu plus ce qui se passait au sein des établissements hors contrat et dans le cadre de l’éducation à la maison, on l’a aussitôt accusé de prendre des mesures liberticides ! Il s’agissait pourtant de propositions tout à fait modérées qui allaient dans le sens de la protection des enfants.

Cette idée d’alternative à l’école publique est-elle portée politiquement ?

En réalité, et quel que soit l’habillage idéologique dont elle se pare, la proposition de créer un réseau parallèle à l’Education nationale ouvre la voie à une dangereuse libéralisation. Alain Madelin avait proposé, il y a déjà une vingtaine d’années, d’instaurer le « chèque éducation » pour tous. Il est fondé sur une idée simple : diviser le total des dépenses éducatives du pays par le nombre d’enfants scolarisés et donner un chèque du montant de la somme obtenue à chaque parent qui sera libre de choisir l’établissement souhaité pour sa progéniture. Tous les établissements scolaires tireraient leurs revenus de ces chèques. Et, bien sûr, ceux qui verraient la file d’attente s’allonger à leur porte pourraient sélectionner les élèves dont ils accepteraient les chèques. Ou bien, comme cela se passe aux Etats-Unis, augmenter les effectifs des classes en répercutant la hausse de leurs revenus sur le salaire de leurs enseignants. On verrait ainsi s’instaurer un véritable marché éducatif où les établissements seraient en concurrence les uns avec les autres…

Les candidats de droite comme Alain Juppé, Nicolas Sarkozy ou Bruno Lemaire ne vont pas jusque-là, mais ils participent à cette libéralisation en proposant d’alléger encore la carte scolaire, d’intégrer de plus en plus les écoles privées dans les choix de politiques éducatives et de donner aux chefs d’établissements un pouvoir élargi de recrutement. Ils jouent sur un malentendu fondamental autour de la notion d’autonomie des établissements. Je n’y suis pas, pour ma part, opposé. Mais alors que je prône une autonomie à partir d’un cahier des charges national bien identifié, les défenseurs de cette conception de l’école vont parfois, eux, jusqu’à revendiquer la possibilité de s’exonérer des programmes, voire de s’émanciper de toute tutelle ministérielle. Certes, ils arguent de leur bonne foi : ils veulent « restaurer l’Ecole de la République » et la « méritocratie républicaine », mais, quand on regarde de près leurs propositions et leurs références, on s’aperçoit vite qu’ils sont favorables à une mise en concurrence des établissements ne pouvant qu’accroître les inégalités scolaires.

Cela vous semble-t-il inquiétant ?

L’essor de l’offre alternative privée demeure faible en pratique. Si les écoles privées sous contrat regroupent désormais environ 20 % des élèves, les écoles privées hors-contrat n’en représentent qu’une très faible part (environ 2 %).

On est loin des chiffres que peuvent afficher dans ce domaine le Royaume-Uni et les Etats-Unis. De même, seuls 0,3 % des enfants sont scolarisés à la maison en France, soit près de 30 000 personnes (contre plus de 2 millions aux Etats-Unis).

Mais la montée du discours et la lame de fond idéologique en faveur d’une alternative éducative privée, ayant une large autonomie par rapport à l’Etat, sont bien réelles et constituent un phénomène sociologique important. Il s’appuie sur le mécontentement de nombreuses familles par rapport à la manière dont elles sont traitées dans l’Education nationale, mais aussi sur l’aspiration des minorités religieuses attentives à l’expression de leur différence culturelle, comme sur le développement de toutes les formes de ghettos sociologiques et d’aspiration à l’« entre-soi ». Cela entraîne le risque de voir se développer une babélisation où chaque clan aurait son école : il y aurait celle du patronat, des minorités religieuses, des libertaires, des artistes et intellectuels, des « républicains », ou celle des écologistes…

Or, l’objectif de l’école publique n’est pas seulement d’instruire chaque individu séparément mais d’éduquer ensemble des citoyens différents pour qu’ils apprennent à se respecter et à construire une société solidaire. La France est le seul pays européen dont l’Etat-Nation se soit construit en s’appuyant aussi fortement sur l’Ecole, en faisant du « vivre-ensemble » un des objectifs majeurs de son système scolaire. Ce terme est, certes, galvaudé – on peut « vivre ensemble » dans l’injustice ou l’indifférence – et je préférerais qu’on parle de « faire ensemble société », mais cet idéal de l’école républicaine pour tous a persisté durant des périodes historiques variées de Guizot à Jules Ferry, De Jean Zay à René Haby ou Alain Savary, et jusqu’à aujourd’hui. Qu’il soit ouvertement remis en cause et avec une telle convergence d’horizons idéologiques hétérogènes est vraiment nouveau.

Comment expliquer ce phénomène ?

Le système éducatif, depuis le milieu des années 1990, ne parvient plus à réduire les inégalités. Les écoles et les établissements se ghettoïsent et la fracture scolaire s’accroît. Ajoutez à cela le fait que durant trois ans, après la suppression des IUFM (Instituts de formation des maîtres) en 2010 et avant l’ouverture des ESPE (Ecoles supérieures de professorat et de l’éducation) en 2013, les enseignants débutants n’ont pas été formés… et qu’ils le sont assez mal aujourd’hui. Ajoutez-y également les problèmes liés à l’affectation des jeunes enseignants dans les établissements difficiles, au manque de stabilité des équipes, à l’affaissement des structures d’éducation populaire, aux difficultés familiales et à la crise économique, bien sûr… et vous avez une Education nationale fragilisée, en perte réelle de légitimité sociale et politique.

D’autant plus que nous avons assisté à un mouvement de fusion des écoles et des établissements au nom de la sacro-sainte économie d’échelle. Or cette notion appliquée aux domaines de l’humain est absurde ! Car le coût social de ces mesures est finalement énorme : anonymat, incivilités et violences, difficulté de suivi personnel des élèves et de contacts réguliers avec les familles… Cette montée de la logique gestionnaire – qui détermine les « primes » des recteurs – s’est soldée par une diminution de la qualité des relations et le sentiment des parents de se trouver en face d’une « machine » qui fait peu de cas des situations individuelles.

Or, ce phénomène s’accélère justement au moment où la demande sociale est inverse : nous voulons des petites structures à taille humaine, nous voulons être entendus dans nos singularités. Plus largement, on assiste à la montée de l’individualisme social qui se manifeste par une perte de confiance dans l’Etat, les services publics, le système de santé, la justice ou l’Ecole.

Les familles n’adhérent plus aveuglément à ces institutions et cherchent à tirer le meilleur parti de leurs services. Mes parents qui étaient royalistes m’ont confié à un instituteur communiste sans se poser la moindre question ! Ce n’est plus le cas. Les familles estiment qu’elles peuvent intervenir auprès des enseignants et dialoguer avec eux sur tous les sujets déterminants pour l’avenir de leur enfant. L’Education nationale est ainsi prise en tenaille entre son impuissance à réduire les inégalités et l’accroissement des exigences des parents.

Mais, justement, pourquoi n’innove-t-elle pas davantage face à ces difficultés ?

Depuis des décennies, l’Education nationale enjoint aux enseignants d’innover tout en les suspectant dès qu’ils le font ! Car la hiérarchie vous laisse tranquille tant vous ne mettez en place aucune innovation. En revanche, vous devez vous justifier et être évalué en permanence dès que vous avez un projet pédagogique différent. De plus, les collègues pédagogues sont souvent marginalisés au sein de leurs établissements. Et même des projets d’écoles ou d’établissements inspirés de Célestin Freinet qui se déploient depuis des années sont à la merci de tel ou tel changement de personnel au sein du rectorat.

Bien-sûr, les cadres de l’Education nationale ne sont pas les seuls responsables de ces résistances au changement. Certaines organisations d’enseignants ont joué un rôle considérable en empêchant le système de se rénover, contribuant ainsi à la fuite de certaines familles. Nous sommes face à une institution qui donne le sentiment d’être empêtrée dans des formes archaïques. Malheureusement, par ses dysfonctionnements, elle donne des arguments à tous ceux qui rêvent de libéraliser complètement le système. C’est pourquoi je continue à militer pour une innovation constructive au sein de l’école publique, portée par les enseignants et les cadres éducatifs mais s’inscrivant dans des finalités nationales bien identifiées et partagées. Sans cela, je crains que nous ne puissions éviter l’explosion.

La sociologue Marie Duru-Bellat propose de s’inspirer de la « literacy hour » britannique1, quitte à limiter la liberté pédagogique des enseignants…

Chacun donne un sens différent aux mêmes mots. Et le débat éducatif est tellement empreint d’idéologie qu’il faut manier les concepts avec prudence. Si la liberté pédagogique signifie avoir le droit d’humilier les enfants quand ils ne réussissent pas, je suis évidemment contre ! Si cela consiste à choisir ses exercices d’application en fonction des élèves, à inventer en équipe des chemins nouveaux pour accéder à une culture exigeante, je ne vois pas comment on pourrait s’y opposer.

Mais il faudrait sans doute que cette liberté pédagogique s’accompagne de son pendant nécessaire : un code de déontologie enseignante. Celui-ci devrait être, bien sûr, conçu par les acteurs de l’éducation, et il permettrait, justement, de leur laisser plus de liberté. Dans une société où la confiance dans les institutions s’est effritée, la liberté sans déontologie me paraît, en effet, laisser la porte ouverte à des systèmes de contrôle permanents : c’est d’ailleurs ce qui se passe aujourd’hui et ce qui, tout à la fois, infantilise les acteurs et décourage les innovations.

Il existe tout de même des innovations qui sont désormais appliquées à une large échelle ?

Rappelons, tout d’abord, que, dans beaucoup d’écoles et d’établissements, il y a du beau travail. Trop peu reconnu et encouragé, mais porté par des enseignants qui croient vraiment dans leur métier : c’est cela l’essentiel. Je vois tous les jours des professeurs porteurs d’initiatives dans des domaines aussi divers que les langues anciennes ou les mathématiques, l’écologie ou la culture : ils devraient bénéficier de budgets pédagogiques pour les aider.

Par ailleurs, il existe des « établissements expérimentaux », comme les « micro-lycées » aux projets pédagogiques passionnants. Mais ils restent marginaux car souvent réservés aux élèves en difficulté. C’est dommage de cantonner l’innovation pédagogique à un rôle de remédiation alors que tous pourraient en profiter.

Néanmoins, progressivement, un certain nombre d’idées inspirées des pédagogies actives sont entrées dans les mœurs. Les TPE (Travaux personnels encadrés nés avec la réforme des lycées de 1998) ont inspiré les actuels EPI (Enseignements pratiques interdisciplinaires). Et des temps sont désormais consacrés, un peu partout, au suivi personnel des élèves. Plus important encore : je crois que les enseignants ont maintenant conscience que les enfants doivent travailler en classe ; ils ne sont pas là pour écouter des cours et rentrer faire leurs devoirs à la maison, ils doivent travailler effectivement avec le professeur. Et le fait de s’appuyer sur des documents, d’accompagner les élèves dans leurs recherches et d’organiser des débats avec eux fait maintenant partie du quotidien des enseignants. Car leur rôle, tout autant que de transmettre un savoir, est d’apprendre aux jeunes à se repérer dans un monde saturé d’informations.

L’idée de stimuler la coopération entre élèves, y compris de niveaux différents fait également son chemin. Et, si les classes multiâge, très stimulantes pour les enfants, ne sont pas encore promues par l’Education nationale, l’entraide est heureusement encouragée, dans la classe et entre les classes. Elle peut jouer un rôle considérable dans la réussite scolaire, notamment pour les garçons, qui ont moins l’habitude de s’entraider en classe que les filles. Confrontés à des plus petits, ils se sentent en effet stimulés dans un rôle d’accompagnement où on les valorise peu habituellement.

De même, la promotion de l’écrit, par des méthodes inspirées de Freinet, permet d’améliorer la maîtrise de la langue dans de nombreux établissements où les enfants sont incités à écrire des lettres en classe ou à tenir un journal. C’est d’autant plus important que l’entrée dans l’écrit et la découverte du plaisir d’écrire sont des enjeux absolument essentiels.

Le numérique peut-il contribuer à ces innovations pédagogiques ?

Le recours au numérique, dans toutes ces transformations, peut s’avérer être la meilleur et la pire des solutions. Les élèves savent s’en servir techniquement mais demeurent culturellement démunis face à leur usage. Il faut donc voir cela comme une merveilleuse occasion pour l’Ecole d’apprendre aux jeunes à prendre une distance critique vis-à-vis de l’information. Comment se documenter sérieusement ? Autant de questions désormais incontournables.

Et si internet encourage des pulsions parfois agressives, souvent narcissiques et inutiles, comme la pulsion d’achat, il faut s’appuyer sur l’Ecole pour y résister. Utilisées intelligemment, ces technologies peuvent développer l’esprit critique des élèves, leurs capacités de résistance, y compris au consumérisme. Nous vivons dans une société qui, grâce à ces outils, est dans le culte de l’immédiateté. L’institution scolaire peut devenir le lieu d’une décélération où l’on prend le temps d’apprendre et de réfléchir.

  • 1.Une heure durant, les professeurs britanniques doivent enseigner l’anglais selon des instructions pédagogiques définies. Ce système d’encadrement du travail des enseignants a ensuite été décliné en mathématiques, avec la « numeracy hour ».

Paroles d’élèves : « Madame, pourquoi on apprend pas plutôt l’arabe ? »

Hier, cours de grammaire avec les sixièmes. Passionnant, donc. Soudain, El. a un sursaut. Il doit se dire que c’est bien compliqué pour lui, tout ça, et que ça serait peut-être plus facile avec une langue qu’il maîtrise mieux. S’en suit un dialogue étonnant à plusieurs niveaux.

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Dessin de Martin Vidberg

El : « Madame, pourquoi on apprend pas l’arabe plutôt que le français ? »

Soupir collectif. En. se fend même d’un « M’enfin qu’est-ce que tu racontes ? ».

Moi : « Euh… Dans quel pays vit-on El. ? En France ! CQFD. Mais au lycée, enfin si tu arrives jusque là (note de la prof : bah quoi ?), tu pourras prendre option arabe au bac. »

El  (sourire narquois aux lèvres) : « Oui mais Madame, il y a plus d’arabes que de français en France, alors autant apprendre l’arabe ».

Moi : « Peut-être dans le quartier où tu vis, mais pour le reste, c’est une bêtise ce que tu racontes là ».

El : « … »

Moi (qui tout à coup réalise que je réponds un peu à côté de la plaque) : « Et d’ailleurs, El., toi, tu es français ! Tu es né en France, ton passeport est couleur bordeaux, tu es français ».

El : « Ah non, moi, Madame, je suis arabe ».

Moi (un peu agacée quand même) : « Non, tu es français. Français d’origine algérienne ce qui est génial, parce que tu as une double culture ».

El (sourire entendu) : « Non, je suis arabe, Madame ».

La classe s’agite, je lève les yeux au ciel. Tout le monde a envie de commenter. Tout le monde finit par donner les origines de ses parents. Les questions fusent. « Madame, mon grand-père, ses parents étaient français, mais lui il est né en Algérie, alors il est quoi ? ». « Moi, madame, mon père est algérien et ma mère marocaine, alors je suis quoi ? ». Je donne la parole à L. pour stopper le brouhaha.

L. « Alors moi, Madame, je suis née en France mais ma mère est italienne et mon père tunisien. Je suis quoi, moi ? »

Je réponds à L., première de la classe, qu’elle est française, d’origine italienne ET d’origine tunisienne.

Elle me regarde les yeux ébahis. Elle vient véritablement de découvrir quelque chose sur elle-même. Elle veut le noter pour s’en souvenir. Je fais le tour de la classe et leur donne leur étiquette « nationalité-origine » à chacun.

En en reparlant avec d’autres profs, j’ai souligné l’étrangeté de cette discussion : j’ai eu la sensation qu’hormis El., très provocateur, ces gamins n’avaient aucune maîtrise de tout ça. C’est important pourtant non ? Plus encore que les accords sujet-verbe ? Ou même que la déchéance de nationalité ?

Première évaluation des compétences numériques des élèves : Les pays de l’OCDE doivent modifier leur utilisation des nouvelles technologies à l’école

D’après la première évaluation des compétences numériques menée dans le cadre du programme PISA de l’OCDE, l’école doit encore tirer parti des possibilités offertes par les nouvelles technologies dans les salles de classe afin de venir à bout de la fracture numérique et de doter chaque élève des compétences nécessaires pour évoluer dans le monde connecté d’aujourd’hui.

Le rapport intitulé « Students, Computers and Learning: Making The Connection » indique que même les pays qui ont considérablement investi dans les technologies de l’information et de la communication (TIC) dans l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable de leurs résultats aux évaluations PISA de compréhension de l’écrit, de mathématiques et de sciences.

D’après l’OCDE, le fait de s’assurer que chaque élève atteigne un niveau de compétences de base en compréhension de l’écrit et en mathématiques contribuera davantage à l’égalité des chances dans notre monde numérique que le simple fait d’élargir ou de subventionner l’accès à des services et des appareils de haute technicité.

En 2012, 96 % des élèves de 15 ans des pays de l’OCDE ont déclaré posséder un ordinateur à la maison, mais seuls 72 % ont déclaré en utiliser un à l’école. Dans l’ensemble, les élèves utilisant modérément les ordinateurs à l’école ont tendance à avoir des résultats scolaires légèrement meilleurs que ceux ne les utilisant que rarement. Mais les élèves utilisant très souvent les ordinateurs à l’école obtiennent des résultats bien inférieurs, même après contrôle de leurs caractéristiques socio-démographiques. La solution se trouverait donc comme souvent dans la modération ??

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Quand les élèves enseignent aux profs …

Avec une classe de première, on travaille un texte de Pascal, le plus connu de tous : le fragment « Divertissement » des Pensées. Pour eux, c’est un texte compliqué mais ils s’accrochent lorsqu’on décortique le texte -thèse, arguments, exemples- et bientôt je sens que Pascal n’est plus si obscure pour eux. C’est une (très) bonne classe (beaucoup d’options « euro », des classes intellos, les préférées des profs) et je perçois qu’ils sont fiers de me montrer qu’ils peuvent désormais expliquer l’essence du texte : Pour Pascal le malheur de l’homme réside dans le fait de ne pas pouvoir demeurer en repos dans une chambre et la raison en est cette obligation que l’homme se crée de se divertir, se divertir pour ne surtout pas penser à sa condition misérable et mortelle.

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Une fois la base du texte comprise, je tente de les lancer dans un débat autour de la thèse pascalienne. A mon grand étonnement, ça marche (ces 1ère S là m’impressionnent toujours par leur ouverture d’esprit), ils débattent donc, donnent leur point de vue, sont ultra pertinents.
Quand soudain je veux les aider un peu, je rappelle la place de la religion dans la vie de Pascal, son jansenisme exacerbé et je dis : « Cette thèse est toujours d actualité aujourd’hui, elle interroge encore beaucoup notre société, elle est intemporelle, la preuve vous débattez sans difficulté autour de son idée pivot, et ce même si les idées religieuses et la force de la croyance de Pascal ne sont plus, pour nous, d’actualité. » Dès la fin de ma phrase, j’entends un gros soupir à ma droite, je ne relève pas mais je sais que le soupir vient de M.
Il n est pas le plus attentif en général donc j’en conclus qu’il s’ennuie et je lui reproche intérieurement de le signifier si explicitement.
La sonnerie retentit.
J’ai cette classe deux heures d’affilées le jeudi. Mais contrairement à d’habitude très peu d’entre eux sortent respirer dehors. Certains entourent même mon bureau, ils ont des questions sur Pascal. Je discute alors avec J. lorsque j’entends à ma gauche M. (le soupirant) dire à un de ses camarades qu’il « adore » le texte de Pascal. Immédiatement et sans le montrer, je jubile, c’est une belle récompense pour moi. Mais forcement, son comportement de tout à l’heure m’intrigue encore davantage : 

– Pourquoi tu as soupiré alors ? je lui demande. 
– Ah ça, nan madame. C’est juste quand vous avez dit « Pour nous la religion n’a plus la même importance que pour Pascal ». C’est pas vrai pour tout le monde. Vous avez dit « nous », vous auriez du dire « moi ».
M. est musulman. Il aurait été catholique c’eut été la même chose. Je me suis excusée d’avoir heurté sa sensibilité. Mais immédiatement, j’ai tout de suite pensé qu’il s’était senti proche des idées chrétiennes de Pascal. J’ai aimé cette idée là. Et surtout, évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de retenir essentiellement qu’il avait « adoré » le texte. Un texte compliqué. Un texte qui nécessite une concentration, une implication et une volonté de compréhension. 

M. a 9 de moyenne en français, et alors ? Ce jour là, il a fini par m’assurer qu’il avait « le pessimisme très pascalien ».

Amen.