« Une Idée folle » : un documentaire dans huit écoles et un collège innovants (publics et privés) qui montre que ça bouge !

« La façon dont on éduque les enfants conditionne la société dans laquelle on vit »
Article rédigé par Thierry Keller & Juliette Michel. Source : Usbek et Rica.

En 1964, France Gall chantait, dans « Sacré Charlemagne », ce refrain connu par des générations d’élèves : « Qui a eu cette idée folle, un jour, d’inventer l’école ? » 53 ans plus tard, la jeune réalisatrice Judith Grumbach s’est souvenue que l’école n’aurait jamais dû cesser d’être cette « idée folle » qui émancipe des millions d’élèves. Dans « Une idée folle », un joli documentaire co-produit par Ashoka France, elle pose sa caméra dans des écoles où les élèves s’entraident les uns les autres et où les profs nous donneraient presque envie de remettre un cartable sur le dos. Usbek & Rica a décidé de soutenir ce feel good docu et rencontré son auteure à Paris, avant une tournée des salles dans tout le pays.  

D’où vient l’idée de faire un film sur l’école, un sujet à la fois très traité, et peu glamour ?

J’ai commencé à développer une obsession pour le sujet début 2015, après les attentats. Des élèves ayant grandi à l’école de la République avaient décidé de tuer d’autres Français. Dans quelques endroits – et quelques endroits seulement – on n’a pas réussi à faire respecter une minute de silence alors que 17 personnes étaient mortes… Je me suis demandée comment on avait pu en arriver à cette fracture-là. On avait vraiment raté un truc énorme. Du coup, j’ai commencé à me plonger dans ce sujet et c’est à ce moment-là qu’Ashoka m’a appelée pour me demander d’aller filmer des écoles soutenues par le réseau et de faire des petites vidéos de 3 minutes. Je suis revenue de 4 jours de tournage avec 26 heures d’images. Du coup, on a décidé que ça valait la peine de faire plus, pour rendre justice à la richesse de ce que j’avais vu. En particulier aux profs que j’avais rencontrés.

Judith Grumbach sur le tournage d’« Une idée folle »

 Au-delà de leur rendre justice, l’idée était de leur donner du courage ?

Oui, j’ai un respect infini pour eux. Et je suis outrée par certaines déclarations de nos hommes politiques sur les enseignants, certaines insinuations. Il faut absolument revaloriser ce métier.

Qu’est-ce qui distingue les huit écoles et le collège que tu as filmé des établissements traditionnels ?

C’est le projet des équipes pédagogiques. En plus des savoirs fondamentaux, on y développe chez les élèves la confiance en soi, la coopération, l’empathie, la prise d’initiative et particulièrement l’esprit critique avec le but, fou ou pas, d’en faire une génération de citoyens épanouis, responsables, entreprenants et autonomes. Heureux en fait.

« Ça suffit de former des gens « intelligents » »

C’est un film politique ?

Oui, bien sûr. Le sujet de l’éducation est on ne peut plus politique. Quand un dictateur arrive au pouvoir, il s’occupe en général de ce sujet en premier, c’est le nerf de la guerre. Il y a cette lettre d’un rescapé des camps qui dit : « Mes yeux ont vu ce que personne ne devrait voir : des chambres à gaz construites par des ingénieurs. Des enfants empoisonnées par des médecins éduqués. Des bébés tués par des infirmières formées. (…) Donc je me méfie de l’éducation. » Ça suffit de former des gens « intelligents ». L’éducation est un projet politique parce que la façon dont on éduque les enfants conditionne la société dans laquelle on vit. Et je pense qu’on peut évoluer. Il y a un tas de choses qu’on trouvait normales il y a cinquante ans qui, aujourd’hui, nous paraissent atrocement choquantes. La première petite fille noire à aller dans une école blanche, c’était en 1960 aux États-Unis.

École Living School à Paris (75)

Ce qui est frappant, c’est que tu parles d’« école du XXIe siècle », mais que les outils utilisés sont souvent inspirés par des pédagogies (Montessori, Freinet) qui datent du début du XXe siècle. Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi n’a-t-on jamais vraiment généralisé ces méthodes qu’on semble redécouvrir aujourd’hui ?

C’est évident qu’il y a une contradiction à parler d’innovation quand on parle de méthodes qui, pour beaucoup, sont nées au début du XXe siècle. Je ne suis pas historienne et j’avoue que pour moi, c’est un peu un mystère. La première explication, c’est peut-être qu’elles sont nées dans l’entre-deux guerres et qu’après il y a eu la seconde guerre mondiale, qui a un peu stoppé net leur développement. Pourquoi ne se sont-elles jamais généralisées après ça ? Ça paraît être tellement du bon sens qu’il m’est très difficile d’expliquer que ça soit encore aujourd’hui considéré comme « alternatif » ou, pour certains, dangereux…

Voire élitiste…

Oui, c’est vrai. Mais l’accusation d’élitisme vient du fait que ces pédagogies ne sont pas disponibles partout, même si dans le film, 5 établissements sur 9 sont dans le public.

Une petite majorité seulement…

Ce que je veux dire, c’est que l’accusation d’élitisme n’est pas liée à la pédagogie elle-même, elle est liée au fait que cette pédagogie ne soit pas généralisée à l’école publique.

« L’éducation et l’instruction, ça ne marche pas l’un sans l’autre »

Peut-être est-ce aussi lié au fait que l’école du siècle dernier était une école de masse tandis qu’on parle aujourd’hui d’école « pour chacun » ?

Mais cette idée de prendre en compte l’individualité de l’élève était déjà défendue par Mario Montessori ou Célestin Freinet. Donc ce n’est pas nouveau. À la seconde où j’ai posé ma caméra dans ces écoles, je me suis dit : mais pourquoi est-ce que ce n’est pas comme ça partout ?

La Maison de l’enfant à Boulogne-Billancourt (92)

Tu ne crois pas que c’est parce que le débat ancestral entre « éducation » et « instruction » a été remporté par les partisans de l’instruction ?

Alors, ça c’est un débat qui m’apparaît vraiment, mais alors vraiment, non pas anachronique, mais absurde. Emmanuel Davidenkoff (journaliste et essayiste spécialiste de l’éducation, qui intervient à maintes reprises dans le film, ndlr) le dit très bien : « C’est un débat déraciné. Je n’ai jamais vu un prof entrer dans une classe en se disant, « moi je veux transmettre mes savoirs et je me fous complétement de savoir si les élèves vont avoir retenu quoi que ce soit à la fin du cours » et je n’ai jamais vu non plus un prof se dire : « ah bah c’est génial on va passer un super moment avec les élèves et je me fous totalement de savoir s’ils ont appris quelque chose à la fin » ». Bref, c’est un débat hors sol : l’éducation et l’instruction, ça ne marche pas l’un sans l’autre.

« La base, c’est l’estime de soi et la confiance en soi de l’élève, mais aussi du prof »

Elle a pourtant été hyper théorisée, cette tension.

Mais ça n’existe pas dans la salle de classe ! Pour transmettre des savoirs, il faut comprendre comment un élève apprend. Un élève n’apprend pas dans une situation de stress, par exemple. L’instruction pure, froide, sans émotions, sans affect, c’est un truc qui est complètement fantasmé. On ne peut pas non plus apprendre à un élève à lire, écrire et compter s’il est totalement persuadé qu’il est nul. La base, c’est l’estime de soi et la confiance en soi de l’élève, mais aussi du prof, car un prof ne peut pas aider un élève à développer sa propre confiance si lui-même n’a pas eu l’occasion de le faire. À l’inverse, on ne peut pas devenir citoyen sans savoir lire ou écrire, ou sans savoir d’où on vient, et donc connaitre l’histoire. Il faut arrêter d’opposer savoirs et compétences, ils se nourrissent l’un l’autre.

Quand on voit les profs dans le film, on se dit que ceux qui bénéficient de leur enseignement ont beaucoup de chance et que ça doit être très difficile de généraliser ce type de méthodes dans un État centralisé comme le nôtre.

Je ne crois vraiment pas. Tout est une question de formation, et aussi de posture : soit on décide de valoriser les enseignants, de leur faire confiance, soit on décide d’être dans un système de contrôle. C’est François Taddei (autre grand témoin qui intervient dans le documentaire, ndlr) qui le dit dans le film : tant qu’on nommera des « inspecteurs », il y aura un problème, même si on change leurs missions. Un « inspecteur », ça dit énormément de la psychologie du système éducatif français. Il faut permettre aux enseignants de faire leur travail. Il faut les former correctement, leur faire confiance, leur permettre d’avoir accès à un conseiller pédagogique, à une formation continue… Il faut favoriser la culture de l’innovation, encourager ceux qui essayent des choses. Et en finir avec cette idée que l’échec est la pire chose au monde parce que le fait de ne pas pouvoir se tromper bloque d’emblée la possibilité d’essayer quoi que ce soit. Pour les élèves comme pour les professeurs d’ailleurs.

 « Derrière la question du rôle de l’école, il y a une plus grande question : quelle société a-t-on envie de construire ? »

Les profs de ton film sont-ils une avant-garde ou bien sont-ils plus nombreux qu’on le pense ?

Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne sont pas seuls.

Est ce qu’ils se sentent seuls ?

Je n’ai pas interviewé les seuls dix ou quinze profs qui font ça en France. Ils sont représentatifs d’un mouvement. Depuis qu’on a mis la bande annonce sur Facebook, on a plus de 600 000 vues et 10 000 partages. Ça veut dire que le sujet a une prise directe avec le réel, qu’il y a des gens qui se sentent concernés, et qui se sont reconnus. Alors ça ne veut pas dire que c’est la majorité, mais je pense que les profs font comme ils peuvent avec ce qu’ils ont. Il y a des profs qui travaillent dans des conditions extrêmement difficiles, et on ne les aide probablement pas assez.

Ils suivent une méthode bien précise, ou est-ce qu’ils pratiquent une sorte de bricolage pédagogique ?

Ils piquent des idées à droite à gauche, ils « font leur sauce », comme le dit Isabelle Peloux dans le film. Mais surtout, ils cherchent et ils se remettent en question en permanence. Chacun amène aussi un peu de ce qu’il est, même si au final, il y a beaucoup plus de points communs que de différences, puisqu’ils visent le même projet de société. Car derrière la question du rôle de l’école, il y a une plus grande question : quelle société a-t-on envie de construire ?

« Quand on apprend à un enfant à avoir confiance en lui, on lui apprend aussi à avoir de meilleures armes pour acquérir des savoirs »

On parle beaucoup du retour à l’uniforme, c’est assez à la mode…

Oui, ce passé fantasmé… Ce qui est étonnant là-dedans, c’est qu’on veut appliquer les solutions du passé à un monde qui n’a rien strictement plus rien à voir. Dans le film, Emmanuel Davidenkoff dit : « Peut-être que c’était mieux avant parce que c’était plus simple, qu’il y avait du travail, etc. Mais si c’est moins bien aujourd’hui, ce n’est pas la faute de l’école ! Si on met au défi l’école d’hier de répondre aux questions d’aujourd’hui, on est complètement à côté de la plaque » Vivons avec notre temps et n’allons pas chercher éternellement dans le passé des solutions à nos problèmes présents – et futurs surtout. On sait aujourd’hui qu’on ne connait pas 60% des métiers que les enfants vont exercer demain. Il faut donc leur apprendre à être capables d’apprendre toute leur vie. C’est ça le piège dans lequel il ne faut pas tomber, cette caricature qui consiste à dire qu’on apprend aux enfants soit à coopérer, soit à lire, écrire et compter. Quand on apprend à un enfant à avoir confiance en lui, on lui apprend aussi à avoir de meilleures armes pour acquérir des savoirs.

Comment faire pour offrir de l’autonomie aux écoles sans les sortir du « tout », c’est-à-dire de la République ? Peut-on réformer intelligemment le système ?

On forme les enseignants, et ensuite on leur fait confiance. Et pour faire évoluer le système, il faut le prendre en tenaille, comme le dit Jérôme Saltet (inventeur du jeu Les Incollables et le co-créateur de l’entreprise Play Bac, Ndlr) dans le film : à la fois aider ceux qui sont sur le terrain et ceux qui sont au ministère – et qui veulent faire changer les choses aussi. Il faut aussi favoriser le travail en équipe. Dans tous les établissements du film, il y a un projet commun à toute l’équipe, une vraie cohérence. On me dit aussi parfois que l’on ne peut pas généraliser ces pratiques, que ça marche parce qu’il s’agit de petits établissements… C’est sûr que ça ne marche pas avec 1500 personnes, mais dans ce cas-là, pourquoi on n’essayerait pas de créer des structures à taille humaine au sein des grosses structures ? Il y a une phrase que j’aime bien : « Ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essayent ». Je pense que ça résume pas mal la philosophie du film

Quelles sont les profils sociologiques et géographiques des mômes que tu as rencontrés ? Des petits blancs qui vivent à la campagne ?

Sur les 9 établissements, il y a des villes, des petites villes, des villages, et des tout petits villages. On en trouve dans le Val d’Oise, ou à Bordeaux, dans le quartier du grand parc, qui est un quartier composé à moitié de barres HLM et à moitié d’échoppes, c’est très mixte. Il y a aussi une école dans le XIXe arrondissement de Paris, et une autre à Boulogne-Billancourt. On peut reprocher au film son manque de diversité sociale et ethnique, mais d’abord le collège Clisthène – public – est un bon exemple, et ensuite je pense que ce n’est pas une raison pour dire que ce n’est pas possible ailleurs.

« Il est évident que le problème de la mixité sociale ne peut pas être résolu seulement par ces pédagogies »

Donc villes et campagnes, riches et pauvres…

Oui, évidemment, c’est possible partout. Après, il est évident que le problème de la mixité sociale ne peut pas être résolu seulement par ces pédagogies, et comme je le dis à la fin du film, il y a des prérequis : tout cela est impossible si l’on ne s’assure pas d’abord que les enfants sont en sécurité, qu’ils vivent dans des conditions dignes et qu’ils mangent à leur faim.

La Maison de l’Enfant à Boulogne-Billancourt (92)

Il y a quelque chose qui recense tout ce qui est fait ?

Sur certains sites il y a des annuaires, mais rien de très officiel.

Néanmoins, on sent de l’effervescence…

C’est clair ! Plein d’écoles, d’associations, d’événements se créent. Et beaucoup d’enseignants font évoluer leur pratique, y compris dans le public. Cela montre que des gens attendent quelque chose de l’éducation qu’ils ne trouvent pas pour l’instant. Il faut tenir compte de ce diagnostic-là et en faire quelque chose à plus grande échelle. Moi je crois fondamentalement à l’école républicaine, et je pense qu’on peut tous l’aider à évoluer.

« Je crois à une citoyenneté vivante, dans laquelle on est serait tous impliqués au jour le jour pour exercer nos droits et nos devoirs. Dès l’âge de 5 ans »

Les « valeurs de la République », justement, y sont-elles assez enseignées ?

Parler d’égalité, de liberté et fraternité une heure par semaine en éducation morale et civique ne suffit pas. Scander notre devise républicaine non plus. Il faut lui redonner du sens. « Liberté ? » Pour ça il faut avoir le droit de prendre des décisions, de s’exprimer, de se déplacer dans la classe, de se tromper. « Fraternité ? » On balance ce mot à toutes les sauces, mais la fraternité ça s’éprouve, c’est tout sauf un concept. Tout doit être prétexte à développer le vivre ensemble, à créer du lien entre les élèves. On ne devient pas citoyen à 18 ans parce qu’on a le droit de vote. Est-ce que, vraiment, ça ne pourrait pas être un peu plus que ça, être citoyen ? Est-ce qu’il n’y a pas là un enjeu quand on observe le délitement de nos démocraties ? Moi je crois à une citoyenneté vivante, dans laquelle on est serait tous impliqués au jour le jour pour exercer nos droits et nos devoirs. Dès l’âge de 5 ans. Ça prend une génération de changer un système. Il faut s’y mettre maintenant.

Ça tombe bien, on est en année électorale…

À condition de mettre l’école à l’agenda. Or, pour le moment, ce n’est pas ce que je vois. Avec ce film, on espère participer à créer un débat à la hauteur des enjeux, montrer que c’est le sujet le plus important.

L’école du Colibri à La Roche-Sur-Grâne (26)

Revenons aux élèves, qui sont quand même les personnages principaux du film. On a l’impression qu’ils sont tous heureux. Tu as censuré les passages qu’il ne fallait pas voir ?

Ah ah, non, je n’ai pas caché les élèves qui boudent au fond de la classe ! Il existe une atmosphère particulière dans ces écoles. La façon dont on est accueilli par les profs envoie déjà un message : il y a de la chaleur, de l’ouverture, c’est assez merveilleux, crois-moi. Non seulement les enfants ont l’air épanouis et heureux, mais surtout je ne les ai jamais vus se moquer les uns des autres, tous ces trucs de l’enfance qu’on associe au bizutage, à la loi de la jungle. J’ai vu des élèves en difficultés d’apprentissage, des élèves handicapés, mais au lieu d’être mis au ban, ils faisaient intégralement partie du groupe et leur présence permettait aux autres de développer leur empathie.

Est-ce qu’il ne faut pas un peu des profs exceptionnels humainement pour arriver à un tel résultat ?

Je pense que dans un contexte où la formation est ce qu’elle est, oui, il faut peut-être des individus un peu exceptionnels humainement. Mais si on donne les outils et les ressources à tous les enseignants, ce sera de moins en moins le cas.

On peut former des profs exceptionnels ?

Oui, et surtout former des profs épanouis. Un mauvais prof, c’est d’abord un prof en difficulté.

Une Idée folle, le site :  www.uneideefolle-lefilm.com

La page Facebook : http://www.facebook.com/uneideefollelefilm

 Et sur Twitter : @uneideefolle

Entre les pédagos et les trados, des profs inventifs

Sur Twitter se cristallise une haine entre ceux qui se déclarent des pédagogues, investis dans les recherches en sciences de l’éducation, surnommés « pédagogo » par leurs ennemis ; et ceux qui se sont fait appeler « les anonymes consternants » parce qu’ils utilisaient toujours des surnoms quand ils invectivaient et insultaient les premiers. Ambiance… Quand on n’entre pas dans l’arène et que l’on observe de loin, même en étant prof soi-même, c’est accablant de ridicule et d’idéologies. D’autant que les arguments des uns et des autres manquent de clairvoyance et de pertinence. Pourquoi l’un exclurait l’autre ? Pourquoi vouloir penser la pédagogie, essayer d’autres méthodes, empêcherait de défendre une école sérieuse qui promulguerait des savoirs pointus ?

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J’effectue des recherches en sciences de l’éducation et me questionne régulièrement sur ma pratique, j’aime tester les pédagogies à la mode et les concepts nouveaux mais cela ne m’empêche pas d’apprécier le travail du collectif Sauver les lettres qui défend le retour à un niveau d’enseignement de la langue française plus élevé et élitiste (sans être moins inégalitaire). Il ne me semble pas inconséquent d’avoir un pied de chaque côté. Pourtant, on dit bien que l’association Sauver les lettres exècre le travail des pédagogues comme Philippe Meirieu et dénonce la promotion chez l’élève des activités, du savoir-être, au détriment des contenus des cours…. Pourquoi opposer les deux ? Si on le fait, on tombe forcement dans l’idéologie.

Pédagos contre partisans des vieilles méthodes : l’opposition caricaturale continue donc de jouer à plein, dans les médias comme à chaque conflit sur les programmes. D’un côté, ceux qui réfléchissent aux modes d’apprentissage des enfants qui iraient forcément dans le sens du constructivisme et des raisonnements inductifs ; de l’autre, ceux qui calquent les pratiques du passé. La réalité est plus contrastée. Les recherches pédagogiques sont diverses, et ne correspondent que rarement à un clivage idéologique. Il y a, bien sûr, les écoles Montessori, la pédagogie Freinet, les mouvements pour  » l’éducation nouvelle », dont se réclament tous ceux qui voient surtout dans la pédagogie la part de découverte par l’élève et la confrontation à des « situations-problèmes » (ce qui réduit singulièrement l’héritage des grands pédagogues). Mais il existe aujourd’hui nombre de professeurs qui s’interrogent sur leurs pratiques et sur les moyens de transmettre le savoir.

Le Grip, Groupe de réflexion interdisciplinaire sur les programmes, fait partie de ces associations qui entendent réfléchir à la pédagogie sans pour autant accepter les modes et les dogmes. Qualifié de  » groupuscule extrémiste  » par un inspecteur qui n’aime pas toutes les réflexions en éducation et que son devoir de réserve ne paralyse apparemment pas, le Grip fut fondé, en 2003, par des enseignants qui espéraient avoir un mot à dire dans le grand débat sur l’école lancé par Jacques Chirac. Passant au crible les programmes scolaires, ils ont depuis lancé un projet baptisé Slecc, qui compte aujourd’hui une vingtaine de classes en France. Le projet Slecc, Savoir lire, écrire, compter, calculer, est un projet expérimental.

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Education : Changeons la forme scolaire nous dit Ken Robinson

Kenneth Robinson est un auteur, orateur et expert en éducation internationalement reconnu pour ses interventions en faveur du développement de la créativité et de l’innovation. Il explique dans une vidéo de 11 minutes sous-titrée en français pourquoi il faut changer la forme scolaire. Sous la vidéo, vous trouverez un résumé rapide et clair de sa pensée !

Pour ceux qui préfère lire plutôt que de regarder la  vidéo, voici un récapitulatif ci-dessous, rédigé par Papa Positive, sur son très  chouette site éducatif…

Aujourd’hui, le diplôme n’est plus une garantie d’emploi.

Le système d’éducation actuel a été conçu à une autre époque.

Il repose sur la culture intellectuelle du siècle des lumières et sur la conjoncture de la révolution industrielle.

Être « intelligent », c’était raisonner selon une logique déductive et maitriser les classiques. On parle aujourd’hui de compétences intellectuelles.

On classe les gens dans deux catégories :

– scolaire (intelligent)

– non-scolaire (non-intelligent)

Résultats : de nombreuses personnes sont persuadées de ne pas être intelligentes car elles ont été évaluées selon cette seule conception.

Ceux qui n’ont extrait aucun bénéfice du système scolaire actuel sont frappés d’une « épidémie contemporaine » : le trouble de déficit de l’attention (TDAH)

Ken Robinson ne nie pas l’existence du TDAH mais le débat reste ouvert.

On prescrit des médicaments à ces enfants atteints du TDAH avec légèreté, selon la « mode médicale ». C’est absurde.

TDAH

Nos enfants vivent l’époque la plus stimulante de l’humanité. Ils sont submergés d’informations. Leur attention est captée par tous les supports : ordinateur, iPhones, consoles, publicités, chaines de télévision par centaine, etc.

Et nous leur reprochons de ne pas se concentrer…sur des sujets ennuyeux à l’école principalement.

Ken Robinson paradigme de l'éducation

Cette épidémie qui touche certaines zones des USA plus que d’autres est fictive.

Les arts, (mais aussi la science et les mathématiques) sont victimes de cette mentalité.

Les arts sont les plus atteints.

Les arts développent l’idée de l’expérience esthétique, c’est lorsque les sens fonctionnent pleinement, quand on est dans l’instant présent, quand ce que nous accomplissons nous fait vibrer, quand nous sommes totalement éveillés.

L’anesthésie est l’extinction de nos sens. L’inertie face à ce qui nous entoure.

C’est l’effet des médicaments qui « soignent » les troubles du déficit de l’attention.

Nous ne devrions pas endormir les enfants mais les éveiller, réveiller ce qu’il y a en eux.

Notre idéal est ici.

Ken Robinson paradigme éducation

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« L’innovation pédagogique doit se faire au sein de l’école publique »

Philippe Meirieu, je l’avais interviewé, chez lui, dans son appartement lyonnais débordant de livres, quand je n’étais pas encore prof et toujours journaliste. Plusieurs années après, je l’ai contacté pour lui demander  des conseils pour mon inscription à l’ISPEF (Institut des sciences et des pratiques d’éducation et de formation), il prenait alors sa retraite mais m’a aiguillée vers un de ses collègues avec beaucoup de bienveillance. Aujourd’hui, en raison des nombreux livres qu’il a écrit, de sa carrière universitaire brillante, de son aura auprès des politiques, il est toujours l’un des plus grands spécialistes des sciences de l’éducation et des pédagogies. Il est classé parmi les « pédagogo » dont je fais moi aussi partie, c’est à dire ceux qui veulent secouer l’école, n’en déplaise aux professeurs davantage partisans de la méthode traditionnelle…. Il est adulé ou décrié. Et moi, j’ai tendance à l’aduler. C’est pourquoi je retranscris ici une interview réalisée par le journaliste Naïri Nahapétian pour AlterEco. 

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Crédit photo Le Nouvel Observateur 

Le discours sur une alternative scolaire hors de l’Education nationale se développe. Porté par différents courants, il pourrait ouvrir la voie à une balkanisation et une marchandisation de l’école. Or les innovations pédagogiques existent au sein de l’école publique. Il suffit de les promouvoir, explique Philippe Meirieu, spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie.

L’école innove-t-elle aujourd’hui ?

Parlons-nous de l’innovation dans l’Education nationale ou bien de la myriade d’innovations qui se développent actuellement à sa marge ? Avec l’approche des élections présidentielles, se fait jour un débat important opposant, souvent de manière peu lisible par l’opinion publique, ceux qui affirment que l’innovation pédagogique doit se faire au sein de l’école publique et ceux qui pensent qu’elle est impossible dans le système actuel et ne peut se faire qu’en dehors du « carcan » de l’Education nationale.

On trouve, parmi les tenants de cette dernière voie, aussi bien des personnalités de droite qui professent des méthodes très traditionnelles, fondées sur la répétition, la mémorisation et la discipline, avec un discours fort autour du « rétablissement de l’autorité », que des militants de certains courants de l’Education nouvelle, autour des pédagogies Montessori et Steiner par exemple, voire proches de la mouvance libertaire, qui ont, eux, pour ambition de « lutter contre tout formatage scolaire » et de développer la créativité des enfants que l’école traditionnelle serait incapable de prendre en compte.

Se côtoient ainsi dans un même combat pour la « liberté scolaire » des libéraux élitistes, des « républicains » nostalgiques et des « alternatifs » marginaux. Cette convergence entre une conception ultra-libérale et une vision autogestionnaire de l’éducation me paraît préoccupante. D’autant que ce mouvement se rapproche désormais des tenants de la déscolarisation, comme André Stern, qui, au nom d’une certaine conception de l’enfance, affirment que l’école « abîme » systématiquement les enfants et que seule « l’école à la maison », dans la nature, peut permettre un développement harmonieux.

Enfin, n’oublions pas que toute cette mouvance commence à intéresser certaines factions religieuses et que tous ces courants se retrouvent souvent sur des positions communes. Ainsi, quand le ministère de l’Education a pris, cette année, des initiatives pour contrôler un peu plus ce qui se passait au sein des établissements hors contrat et dans le cadre de l’éducation à la maison, on l’a aussitôt accusé de prendre des mesures liberticides ! Il s’agissait pourtant de propositions tout à fait modérées qui allaient dans le sens de la protection des enfants.

Cette idée d’alternative à l’école publique est-elle portée politiquement ?

En réalité, et quel que soit l’habillage idéologique dont elle se pare, la proposition de créer un réseau parallèle à l’Education nationale ouvre la voie à une dangereuse libéralisation. Alain Madelin avait proposé, il y a déjà une vingtaine d’années, d’instaurer le « chèque éducation » pour tous. Il est fondé sur une idée simple : diviser le total des dépenses éducatives du pays par le nombre d’enfants scolarisés et donner un chèque du montant de la somme obtenue à chaque parent qui sera libre de choisir l’établissement souhaité pour sa progéniture. Tous les établissements scolaires tireraient leurs revenus de ces chèques. Et, bien sûr, ceux qui verraient la file d’attente s’allonger à leur porte pourraient sélectionner les élèves dont ils accepteraient les chèques. Ou bien, comme cela se passe aux Etats-Unis, augmenter les effectifs des classes en répercutant la hausse de leurs revenus sur le salaire de leurs enseignants. On verrait ainsi s’instaurer un véritable marché éducatif où les établissements seraient en concurrence les uns avec les autres…

Les candidats de droite comme Alain Juppé, Nicolas Sarkozy ou Bruno Lemaire ne vont pas jusque-là, mais ils participent à cette libéralisation en proposant d’alléger encore la carte scolaire, d’intégrer de plus en plus les écoles privées dans les choix de politiques éducatives et de donner aux chefs d’établissements un pouvoir élargi de recrutement. Ils jouent sur un malentendu fondamental autour de la notion d’autonomie des établissements. Je n’y suis pas, pour ma part, opposé. Mais alors que je prône une autonomie à partir d’un cahier des charges national bien identifié, les défenseurs de cette conception de l’école vont parfois, eux, jusqu’à revendiquer la possibilité de s’exonérer des programmes, voire de s’émanciper de toute tutelle ministérielle. Certes, ils arguent de leur bonne foi : ils veulent « restaurer l’Ecole de la République » et la « méritocratie républicaine », mais, quand on regarde de près leurs propositions et leurs références, on s’aperçoit vite qu’ils sont favorables à une mise en concurrence des établissements ne pouvant qu’accroître les inégalités scolaires.

Cela vous semble-t-il inquiétant ?

L’essor de l’offre alternative privée demeure faible en pratique. Si les écoles privées sous contrat regroupent désormais environ 20 % des élèves, les écoles privées hors-contrat n’en représentent qu’une très faible part (environ 2 %).

On est loin des chiffres que peuvent afficher dans ce domaine le Royaume-Uni et les Etats-Unis. De même, seuls 0,3 % des enfants sont scolarisés à la maison en France, soit près de 30 000 personnes (contre plus de 2 millions aux Etats-Unis).

Mais la montée du discours et la lame de fond idéologique en faveur d’une alternative éducative privée, ayant une large autonomie par rapport à l’Etat, sont bien réelles et constituent un phénomène sociologique important. Il s’appuie sur le mécontentement de nombreuses familles par rapport à la manière dont elles sont traitées dans l’Education nationale, mais aussi sur l’aspiration des minorités religieuses attentives à l’expression de leur différence culturelle, comme sur le développement de toutes les formes de ghettos sociologiques et d’aspiration à l’« entre-soi ». Cela entraîne le risque de voir se développer une babélisation où chaque clan aurait son école : il y aurait celle du patronat, des minorités religieuses, des libertaires, des artistes et intellectuels, des « républicains », ou celle des écologistes…

Or, l’objectif de l’école publique n’est pas seulement d’instruire chaque individu séparément mais d’éduquer ensemble des citoyens différents pour qu’ils apprennent à se respecter et à construire une société solidaire. La France est le seul pays européen dont l’Etat-Nation se soit construit en s’appuyant aussi fortement sur l’Ecole, en faisant du « vivre-ensemble » un des objectifs majeurs de son système scolaire. Ce terme est, certes, galvaudé – on peut « vivre ensemble » dans l’injustice ou l’indifférence – et je préférerais qu’on parle de « faire ensemble société », mais cet idéal de l’école républicaine pour tous a persisté durant des périodes historiques variées de Guizot à Jules Ferry, De Jean Zay à René Haby ou Alain Savary, et jusqu’à aujourd’hui. Qu’il soit ouvertement remis en cause et avec une telle convergence d’horizons idéologiques hétérogènes est vraiment nouveau.

Comment expliquer ce phénomène ?

Le système éducatif, depuis le milieu des années 1990, ne parvient plus à réduire les inégalités. Les écoles et les établissements se ghettoïsent et la fracture scolaire s’accroît. Ajoutez à cela le fait que durant trois ans, après la suppression des IUFM (Instituts de formation des maîtres) en 2010 et avant l’ouverture des ESPE (Ecoles supérieures de professorat et de l’éducation) en 2013, les enseignants débutants n’ont pas été formés… et qu’ils le sont assez mal aujourd’hui. Ajoutez-y également les problèmes liés à l’affectation des jeunes enseignants dans les établissements difficiles, au manque de stabilité des équipes, à l’affaissement des structures d’éducation populaire, aux difficultés familiales et à la crise économique, bien sûr… et vous avez une Education nationale fragilisée, en perte réelle de légitimité sociale et politique.

D’autant plus que nous avons assisté à un mouvement de fusion des écoles et des établissements au nom de la sacro-sainte économie d’échelle. Or cette notion appliquée aux domaines de l’humain est absurde ! Car le coût social de ces mesures est finalement énorme : anonymat, incivilités et violences, difficulté de suivi personnel des élèves et de contacts réguliers avec les familles… Cette montée de la logique gestionnaire – qui détermine les « primes » des recteurs – s’est soldée par une diminution de la qualité des relations et le sentiment des parents de se trouver en face d’une « machine » qui fait peu de cas des situations individuelles.

Or, ce phénomène s’accélère justement au moment où la demande sociale est inverse : nous voulons des petites structures à taille humaine, nous voulons être entendus dans nos singularités. Plus largement, on assiste à la montée de l’individualisme social qui se manifeste par une perte de confiance dans l’Etat, les services publics, le système de santé, la justice ou l’Ecole.

Les familles n’adhérent plus aveuglément à ces institutions et cherchent à tirer le meilleur parti de leurs services. Mes parents qui étaient royalistes m’ont confié à un instituteur communiste sans se poser la moindre question ! Ce n’est plus le cas. Les familles estiment qu’elles peuvent intervenir auprès des enseignants et dialoguer avec eux sur tous les sujets déterminants pour l’avenir de leur enfant. L’Education nationale est ainsi prise en tenaille entre son impuissance à réduire les inégalités et l’accroissement des exigences des parents.

Mais, justement, pourquoi n’innove-t-elle pas davantage face à ces difficultés ?

Depuis des décennies, l’Education nationale enjoint aux enseignants d’innover tout en les suspectant dès qu’ils le font ! Car la hiérarchie vous laisse tranquille tant vous ne mettez en place aucune innovation. En revanche, vous devez vous justifier et être évalué en permanence dès que vous avez un projet pédagogique différent. De plus, les collègues pédagogues sont souvent marginalisés au sein de leurs établissements. Et même des projets d’écoles ou d’établissements inspirés de Célestin Freinet qui se déploient depuis des années sont à la merci de tel ou tel changement de personnel au sein du rectorat.

Bien-sûr, les cadres de l’Education nationale ne sont pas les seuls responsables de ces résistances au changement. Certaines organisations d’enseignants ont joué un rôle considérable en empêchant le système de se rénover, contribuant ainsi à la fuite de certaines familles. Nous sommes face à une institution qui donne le sentiment d’être empêtrée dans des formes archaïques. Malheureusement, par ses dysfonctionnements, elle donne des arguments à tous ceux qui rêvent de libéraliser complètement le système. C’est pourquoi je continue à militer pour une innovation constructive au sein de l’école publique, portée par les enseignants et les cadres éducatifs mais s’inscrivant dans des finalités nationales bien identifiées et partagées. Sans cela, je crains que nous ne puissions éviter l’explosion.

La sociologue Marie Duru-Bellat propose de s’inspirer de la « literacy hour » britannique1, quitte à limiter la liberté pédagogique des enseignants…

Chacun donne un sens différent aux mêmes mots. Et le débat éducatif est tellement empreint d’idéologie qu’il faut manier les concepts avec prudence. Si la liberté pédagogique signifie avoir le droit d’humilier les enfants quand ils ne réussissent pas, je suis évidemment contre ! Si cela consiste à choisir ses exercices d’application en fonction des élèves, à inventer en équipe des chemins nouveaux pour accéder à une culture exigeante, je ne vois pas comment on pourrait s’y opposer.

Mais il faudrait sans doute que cette liberté pédagogique s’accompagne de son pendant nécessaire : un code de déontologie enseignante. Celui-ci devrait être, bien sûr, conçu par les acteurs de l’éducation, et il permettrait, justement, de leur laisser plus de liberté. Dans une société où la confiance dans les institutions s’est effritée, la liberté sans déontologie me paraît, en effet, laisser la porte ouverte à des systèmes de contrôle permanents : c’est d’ailleurs ce qui se passe aujourd’hui et ce qui, tout à la fois, infantilise les acteurs et décourage les innovations.

Il existe tout de même des innovations qui sont désormais appliquées à une large échelle ?

Rappelons, tout d’abord, que, dans beaucoup d’écoles et d’établissements, il y a du beau travail. Trop peu reconnu et encouragé, mais porté par des enseignants qui croient vraiment dans leur métier : c’est cela l’essentiel. Je vois tous les jours des professeurs porteurs d’initiatives dans des domaines aussi divers que les langues anciennes ou les mathématiques, l’écologie ou la culture : ils devraient bénéficier de budgets pédagogiques pour les aider.

Par ailleurs, il existe des « établissements expérimentaux », comme les « micro-lycées » aux projets pédagogiques passionnants. Mais ils restent marginaux car souvent réservés aux élèves en difficulté. C’est dommage de cantonner l’innovation pédagogique à un rôle de remédiation alors que tous pourraient en profiter.

Néanmoins, progressivement, un certain nombre d’idées inspirées des pédagogies actives sont entrées dans les mœurs. Les TPE (Travaux personnels encadrés nés avec la réforme des lycées de 1998) ont inspiré les actuels EPI (Enseignements pratiques interdisciplinaires). Et des temps sont désormais consacrés, un peu partout, au suivi personnel des élèves. Plus important encore : je crois que les enseignants ont maintenant conscience que les enfants doivent travailler en classe ; ils ne sont pas là pour écouter des cours et rentrer faire leurs devoirs à la maison, ils doivent travailler effectivement avec le professeur. Et le fait de s’appuyer sur des documents, d’accompagner les élèves dans leurs recherches et d’organiser des débats avec eux fait maintenant partie du quotidien des enseignants. Car leur rôle, tout autant que de transmettre un savoir, est d’apprendre aux jeunes à se repérer dans un monde saturé d’informations.

L’idée de stimuler la coopération entre élèves, y compris de niveaux différents fait également son chemin. Et, si les classes multiâge, très stimulantes pour les enfants, ne sont pas encore promues par l’Education nationale, l’entraide est heureusement encouragée, dans la classe et entre les classes. Elle peut jouer un rôle considérable dans la réussite scolaire, notamment pour les garçons, qui ont moins l’habitude de s’entraider en classe que les filles. Confrontés à des plus petits, ils se sentent en effet stimulés dans un rôle d’accompagnement où on les valorise peu habituellement.

De même, la promotion de l’écrit, par des méthodes inspirées de Freinet, permet d’améliorer la maîtrise de la langue dans de nombreux établissements où les enfants sont incités à écrire des lettres en classe ou à tenir un journal. C’est d’autant plus important que l’entrée dans l’écrit et la découverte du plaisir d’écrire sont des enjeux absolument essentiels.

Le numérique peut-il contribuer à ces innovations pédagogiques ?

Le recours au numérique, dans toutes ces transformations, peut s’avérer être la meilleur et la pire des solutions. Les élèves savent s’en servir techniquement mais demeurent culturellement démunis face à leur usage. Il faut donc voir cela comme une merveilleuse occasion pour l’Ecole d’apprendre aux jeunes à prendre une distance critique vis-à-vis de l’information. Comment se documenter sérieusement ? Autant de questions désormais incontournables.

Et si internet encourage des pulsions parfois agressives, souvent narcissiques et inutiles, comme la pulsion d’achat, il faut s’appuyer sur l’Ecole pour y résister. Utilisées intelligemment, ces technologies peuvent développer l’esprit critique des élèves, leurs capacités de résistance, y compris au consumérisme. Nous vivons dans une société qui, grâce à ces outils, est dans le culte de l’immédiateté. L’institution scolaire peut devenir le lieu d’une décélération où l’on prend le temps d’apprendre et de réfléchir.

  • 1.Une heure durant, les professeurs britanniques doivent enseigner l’anglais selon des instructions pédagogiques définies. Ce système d’encadrement du travail des enseignants a ensuite été décliné en mathématiques, avec la « numeracy hour ».

Le buzz de cette semaine : Céline Alvarez

Tous les médias sur lesquels Céline Alvarez fait la promotion de son livre cette semaine la présente comme une « institutrice devenue pédagogue »… Evidemment la formulation fait mourir de rire les profs puisqu’un prof ou un instit qui n’est pas pédagogue aura bien du mal à faire son métier. Autrement dit, difficile d’être l’un sans l’autre. Céline Alvarez était donc institutrice, elle a tenté une « expérience » dans une école maternelle pendant deux ans, l’expérience s’est révélée pertinente puisque les résultats des enfants se sont améliorés… mais comme le mammouth de l’éducation nationale est long à bouger et qu’on ne lui a pas donné le prix Nobel tout de suite, Céline Alvarez a préféré quitter l’éducation nationale pour faire des conférences et écrire des livres en disant qu’il faut tout cramer de l’éducation nationale et recommencer.

Dans l’ensemble, j’aime beaucoup ce qu’elle dit, et je suis d’accord avec elle sur beaucoup de choses. J’aime bien aussi qu’elle fédère derrière elle des instits (surtout des instits, et non des profs puisque sa méthode concerne d’abord la maternelle). Mais je suis quand même embêtée par plein de choses.

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Robert Doisneau « Arithmétique mentale » 1956

D’abord, par le fait qu’elle monétise son savoir qui n’est pas le sien (voir paragraphe suivant) à travers un livre qui se vend comme des petits pains et à travers des conférences au lieu d’être dans le bateau. Cependant, il paraît que la ministre de l’EN l’a contactée et qu’elle a un rendez-vous avec elle dans 10 jours : peut-être alors qu’elle décidera de bosser de l’intérieur même si elle est moins mise en avant alors, forcement ; et même si c’est plus lent… Education Nationale oblige.

Ensuite (et surtout), je suis embêtée parce que tout ce qu’elle avance, Maria Montessori l’a déjà avancé et que ça, Céline Alvarez le dit très peu (elle le dit très vite fait). Effectivement, elle explique que les neurosciences (nouvelle discipline fétiche d’une partie des sciences de l’éducation) prouvent que toutes les hypothèses de Maria Montessori étaient justes (l’enfant apprend en faisant seul, dans l’action ; l’enfant apprend quand il est intéressé et non quand on lui impose un sujet, etc.). Mais pas besoin d’écrire un bouquin pour simplement plagier les idées de Montessori et ajouter à la fin : les neurosciences ont tout validé, on peut y aller. Dans la même perspective, je ne comprends pas qu’elle défende avec force le projet qu’elle a mené dans une maternelle à Gennevilliers comme l’exemple et le modèle à suivre, un exemple et un modèle que tout le monde appelle révolutionnaire alors qu’il me semble qu’il ne s’agit en fait là que d’une expérience Montessori, ce que font déjà des dizaines d’écoles Montessori en France, avec sans doute les mêmes résultats. J’ai regardé une bonne partie de sa dernière conférence, j’ai lu beaucoup de ses articles et interviews et je ne peux m’empêcher de penser qu’hormis être un as en com’, elle n’invente rien et oublie de dire que déjà des centaines d’institutrices font ce qu’elle préconise dans leurs écoles privées Montessori.

Enfin, je suis embêtée parce que sa méthode ne parle que de la maternelle et moi, je suis une professeure de collèges et de lycées, mais ça, ce n’est vraiment pas sa faute.

Par ailleurs, ce buzz autour de la sortie de son livre a deux avantages. D’abord celui de rappeler qu’il faut faire bouger l’école et aussi celui de remettre en avant les pratiques Montessori (dommage qu’elle ne les appelle pas vraiment comme ça) dans toutes les écoles maternelles publiques de France. Affaire à suivre donc, pour voir si ce hold up sert à quelque chose ou non.

***

Pour les non-initiés je vous mets ci-dessous l’une des nombreuses interviews de Céline Alvarez parues ces 3 derniers jours, puisque toutes les idées qu’elle défend, qui sont en fait les idées de Montessori, sont très pertinentes et méritent d’être mise en avant (interviw de l’Obs) :

Dans un livre-manifeste, dont « l’Obs » publie les bonnes feuilles, Céline Alvarez raconte l’expérience pédagogique qu’elle a menée dans une maternelle de Gennevilliers, qui a fait d’enfants en difficulté des petits cracks épanouis. Interview.

Vous dites, dans votre livre, que notre école a « tout faux », pourquoi ?

– 40% des élèves sortent du CM2 avec des retards en lecture et en mathématiques, ce qui les handicape lourdement pour la suite de leur scolarité. Ce constat est inacceptable. Comment imaginer que la moitié des enfants ou presque, ne soit pas en mesure d’apprendre à lire, écrire et compter, des savoir-faire élémentaires ? Je ne mets pas les enseignants en cause. Ils s’épuisent à pousser sans arrêt des enfants démotivés. C’est donc la méthode qui n’est pas adaptée.

Notre école est fondée sur des traditions jamais remises en cause : elle rassemble les enfants par âge, elle choisit leurs activités et confie à un maître le soin de déverser vers eux des connaissances. Or les recherches récentes des neurosciences et de la psychologie cognitive prouvent que l’esprit humain n’apprend pas de cette façon. Comme de nombreux pédagogues l’avaient pressenti, à commencer par Maria Montessori, on sait maintenant que l’enfant apprend en agissant. Et ce, dès la naissance !

Le bébé est naturellement avide d’expériences, il explore le monde autour de lui. Il apprend à parler sans manuel, simplement en échangeant avec nous. A quelques mois, il peut détecter une erreur grossière d’addition, ou repérer une erreur dans une autre langue que la sienne. Il possède une mécanique d’apprentissage époustouflante. Mais l’école, qui ne la prend pas en compte, a tendance à l’étouffer.

D’où vous est venue cette vocation de révolutionner l’école ?

– Sans doute un souci de justice sociale, et le sentiment d’un vaste gâchis. Déjà à 9 ans, à Argenteuil (Val-d’Oise) où j’allais en classe, je me souviens d’avoir été indignée de la manière dont l’école fonctionnait. J’avais spontanément préparé un exposé sur la reproduction des fleurs, et lorsque j’ai voulu le présenter à mes camarades, la maîtrise a refusé parce que cela bousculait son programme. Elle n’y pouvait rien, elle aurait aimé accédé à ma demande, mais ça n’était pas possible. J’ai compris que ce système étouffait les élans des enfants comme celui des enseignants. J’étais petite encore, mais cela m’a indignée! Cette indignation ne m’a plus quittée.

Après votre master en sciences du langage, en 2009, vous passez le concours de professeur des écoles et convainquez un conseiller du ministère de vous donner carte blanche pour trois ans dans une maternelle de ZEP. Qu’y avez-vous instauré ?

– J’ai renversé la situation. Dans ma classe, les enfants étaient autonomes et choisissaient leurs activités parmi une centaine d’autres que j’avais sélectionnées. Je les leur présentais, à chacun d’eux, et je les guidais la première fois ; puis ils les reprenaient sans mon aide. Ils apprenaient principalement seuls, portés par leur curiosité. Ils apprenaient aussi les uns des autres !

La classe se composait d’enfants de trois, quatre et cinq ans. Ils s’entraidaient et s' »enseignaient » mutuellement, spontanément. La classe pouvait étonner les visiteurs. Elle ressemblait à une ruche : on y voyait au même moment des enfants dessiner, classer des formes géométriques, coudre, découvrir des lettres, reconstituer le puzzle de la carte du monde ou faire une addition avec des bâtons de perles….Et ils pouvaient répéter leur activité autant de fois qu’ils le souhaitaient.

Vous n’avez pas eu peur que ce soit le bazar ?

– Pas vraiment. J’étais convaincue que l’activité du groupe serait très ordonnée si chacun pouvait vaquer à ce qui l’intéressait. Les plus jeunes, sans trop se poser de questions, choisissaient leurs activités, la faisaient avec beaucoup de concentration, et recommençaient jusqu’à se sentir satisfaits. J’ai vu un enfant se passionner pour les origamis, reprenant sans se lasser, jusqu’à faire un pliage parfait.

Mais j’ai été stupéfaite de voir que ceux qui avaient déjà passé un ou deux ans dans une autre maternelle étaient un peu désemparés. Ils étaient comme « décentrés », continuellement accrochés au jugement de l’adulte, incapable de choisir leur activité si je ne leur disais pas quoi faire, et incapables de juger par eux-mêmes leur travail.

Ça m’a fait mal de voir sur des enfants de 4 ans les dégâts du système éducatif traditionnel. Je passais à côté d’eux dans la classe, et je les sentais tellement en souffrance, si désireux que je les rassure sur ce qu’ils avaient fait : « C’est bien, Céline ? » Je leur répondais : « Et toi, qu’en penses-tu ? Tu es content de toi ? » Il leur a fallu beaucoup de temps pour qu’ils retrouvent leur propre motivation, leur élan intérieur.

Vous voulez dire qu’au fond, il n’y aurait pas besoin de professeur dans la classe ?

– Non, bien sûr ! Il ne suffit pas de placer un enfant au milieu d’un environnement stimulant, une salle remplie de jeux par exemple, pour qu’il apprenne seul. Il a constamment besoin d’un guide, d’un « étayage » bienveillant. Ça le rassure et lui donne les connaissances de base à partir desquelles il peut explorer et expérimenter. Il n’y a pas d’apprentissage possible sans cet échange et cette interaction. C’est d’ailleurs l’attitude qu’adoptent spontanément les parents et les enseignants, quand les conditions le leur permettent.

Les élèves de votre classe ont dépassé haut la main toutes les exigences du programme et bien au-delà, comment cela a-t-il été rendu possible ?

– Les enfants avaient le droit de se tromper ! Un des contresens majeurs de l’école, c’est de sanctionner sans arrêt l’erreur. Or elle est constitutive de l’apprentissage. Comme le montrent les travaux en psychologie cognitive, l’enfant apprend en se trompant.

Face à une situation, quelle qu’elle soit, son cerveau génère des prédictions. Il formule des hypothèses. Par exemple, d’après sa forme, cet objet est mou. L’enfant avance la main, et si l’objet est dur, il réajuste ses connaissances. Il ne peut donc apprendre de l’expérience d’un autre. Mais s’il a peur de s’engager, c’est tout le processus d’apprentissage qui est paralysé. Cette observation vaut d’ailleurs pour tous les âges de la vie…

Vous avez pu mesurer les progrès de vos élèves ?

– J’avais l’autorisation du ministère d’évaluer leurs progrès, sans qu’il m’ait pour autant délivré un document de cadrage officiel. La première année, ces tests ont été réalisés par le CNRS de Grenoble, et ils étaient très positifs. Tous les élèves sauf un avaient progressé beaucoup plus vite que la norme ! Certains étaient déjà rentrés dans la lecture. De leur côté, les parents notaient qu’à la maison, leur enfant était devenu plus calme, plus prêt aussi à aider les autres.

Les deux années suivantes, comme je n’avais toujours pas de document officiel, même si j’avais des visites d’inspecteurs de l’Education toutes les deux semaines dans ma classe, ces évaluations ont été interdites. J’ai tout de même organisé des tests scientifiques en dehors de l’école, avec une quinzaine d’enfants. Les résultats confirmaient ceux de la première année.

Une majorité des enfants avaient dépassé les fameuses exigences du programme. D’autres, qui avaient des retards considérables, avaient au moins rattrapé la norme. Je me souviens de cette petite fille bègue, terriblement timide. L’orthophoniste qui la suivait a été époustouflée par ses progrès, la façon dont elle s’est épanouie. En définitive, la majorité des enfants avait un à deux ans d’avance. Alors qu’ils venaient tous de milieux modestes. Cet enseignement par l’expérience, l’autonomie et l’entraide est aussi le moyen de corriger les inégalités sociales.

L’expérience a été concluante, saluée par les enseignants comme par les chercheurs… Et pourtant l’Education nationale a coupé court. C’est un peu désespérant, non ?

– On m’a annoncé qu’on me retirait le matériel, la classe avec trois niveaux. Sans explication. Mais j’ai décidé de continuer ma route ailleurs avec une liberté et une rapidité que l’Education nationale n’aurait pas pu m’offrir. J’ai démissionné de mon poste et j’ai lancé un blog sur lequel j’ai mis en ligne des vidéos de la classe et des contenus sur lesquels je m’étais appuyée. Depuis sa création, il est très visité par les parents et les enseignants.

Pour répondre à cette demande, et aider les enseignants qui le souhaitent à transformer leurs pratiques, j’ai d’un côté proposé des conférences qu nous mettons en ligne ensuite. De l’autre, j’ai écrit ce livre pour partager avec les parents les grands principes humains d’apprentissage et d’épanouissement. Pourquoi?  Parce qu’au fond nous les connaissons déjà intuitivement, mais nous les oublions parce qu’ils ne vont pas dans le sens du fonctionnement scolaire traditionnel. La véritable révolution ne viendra pas d’une autre nouvelle méthode, elle se fera lorsque nous appliquerons ce que nous savons déjà dans nos coeurs. Laissons les enfants suivre leurs élans. Faisons leur confiance pour apprendre, aidons-les à révéler leurs pleins potentiels.

Propos recueillis par Caroline Brizard et Véronique Radier

(1) « Les Lois naturelles de l’enfant. La révolution de l’éducation. A l’école et pour les parents », par Céline Alvarez, Les Arènes.

RDP2 : Revue de presse sur l’école et l’éducation n°2 (21 au 30 août 2016) (avec dedans des neurosciences, Einstein, de l’amour, France Culture, Tahar Ben Jelloun, des écoles alternatives, etc., etc.)

Avec du retard voici la deuxième Revue de presse sur l’éducation et l’enseignement. Vous allez avoir de quoi lire et écouter. C’est parti.

1

  • Sur les neurosciences, la recherche et l’éducation :

– Les neurosciences, comme avant la psychanalyse ou la sociologie, sont la nouvelle discipline forte des sciences de l’éducation… Il y a un MOOC (vous savez, les cours en ligne) sur les neurosciences à l’école, cours préparé essentiellement par des intervenants de l’ENS Paris. J’ai beaucoup trop de projets pour cette année mais je sens que je vais craquer et m’inscrire. Après tout, ils précisent que l’investissement en terme de temps de travail n’est que d’une heure par semaine. Si je me lance, j’en parlerai évidemment ici.

– Tout comprendre sur les neurones miroir en moins de 3 minutes grâce à une jolie vidéo d’animation. Chouette !

Comment la formation académique précoce retarde le développement intellectuel. Eh oui, il semblerait qu’une personne, qu’elle soit enfant ou adulte, acquiert mieux de nouvelles compétences quand elle le veut, et surtout quand elle en a besoin.

  • Sur le choix du Unschooling ou « apprentissages autonomes », de la déscolarisation

– Sur ce blog, cette famille raconte sa vie de tous les jours après avoir fait le choix de déscolariser leurs enfants. C’est très « bien-pensant » dans le sens où tout semble amour et paix, mais après tout… il est fort probable que l’amour soit la solution à tout. C’est d’ailleurs ce que dit Einstein dans la lettre qu’il écrit à sa fille en fin de vie : « L’amour est la seule et la dernière réponse ». Si c’est Einstein qui le dit… Le blog de la famille d’unschoolers s’appelle Apprendre en liberté et s’avère être un beau témoignage de ce type de projet.

Ici, l’interview d’Edith, une maman de 3 enfants qui pratiquent depuis une bonne décennie l’IEF (je vous rappelle que c’est différent de l’unschooling dans le sens où, si l’on fait le choix de l’IEF, on recrée plus ou moins une « école à la maison » mais sans pression, ni notes (allez voir nos articles précédents). C’est intéressant parce qu’elle a du recul mais pas encore assez puisque ses enfants ne sont pas encore des adultes entrés dans la vie active.

– Sur le blog de la famille Les Caboches, un très bel article sur les apprentissages de l’enfant de cette famille qui a choisi une vie sans école : Tout ce que mon fils ne sait pas faire… et pourtant !

  • Sur les innovations en éducation et les nouvelles idées qui fleurissent :

– La Bicyclette, c’est une éco-crèche, une crèche en pleine nature donc. Mise en place il y a déjà un an près de Genève.

– Un article datant déjà de 2015 mais qui répertorie TOUS les magazines et les revues jeunesse. Une mine d’or qui donne très envie de s’abonner à TOUT et qui donne aussi envie à l’ancienne journaliste que je suis de recréer un magazine papier…

– Un papier, assez « simple », sur les inconvénients d’une éducation stricte et trop autoritaire.

  • Sur France Culture :

– Tahar Ben Jelloun, dont j’adore les romans, explique le terrorisme aux enfants : à réécouter ici.

– Socrate en culottes courtes : un débat sur l’enseignement de la philosophie au plus petit : à réécouter ici.

  • Sur les écoles alternatives qui se créent un peu partout :

– Un réseau des écoles alternatives est entrain de se construire doucement. Les personnes qui lancent ce réseau ont créée un outil bien pratique : une google map sur laquelle tout le monde peut s’inscrire pour recenser son projet d’école alternative, quel qu’il soit.

Une interview de Franck Lepage, souvenez-vous, j’avais mis en ligne ici la vidéo de son spectacle humoristique (et très très intelligent) Inculture 2. Il dit dans cet interview, entre autre, que l’école fabrique « des travailleurs adaptables et non des esprits critiques ». On a le droit de le penser… ou de le contester.

– Ici, une pétition à signer pour « pouvoir choisir une alternative à l’école traditionnelle ». Il y a environ 30 000 signataires. Bon en même temps, hormis le fait qu’il faille souvent le payer financièrement, ce choix est, je crois, tout à fait autorisé déjà.

– Un article sur les écoles alternatives qui ouvrent un peu partout. Avec cette conclusion que j’aime beaucoup : « Faut-il s’en réjouir ? « Oui, bien sûr. Mais gare à ne pas ériger ces pédagogies en panacée car elles ne conviennent pas forcément à tous les enfants. Certains élèves ont besoin de beaucoup d’autonomie, d’autres de davantage de cadre pour progresser », constate Jean-François Michel. »

Réflexions sur l’école : Des contemporains qui l’accusent, de la réalité, de la possibilité d’enseigner le français en collège et lycée à partir des très à la mode « pédagogies nouvelles » et des classes sociales…

L’école m’a construite, en partie. Tout du moins, elle m’a appris ce que je sais. Je suis totalement en adéquation avec ce qu’on appelle à tort les nouvelles pédagogies, c’est-à-dire les pédagogies Montessori, Freinet et Steiner, très, très à la mode aujourd’hui. Le hic, c’est que j’ai l’impression que ces deux affirmatives s’opposent, qu’elles ne peuvent pas cohabiter. On ne peut pas aimer l’école, la respecter surtout ET défendre les pédagogies dites nouvelles. Ça, ça fout le bordel dans mon esprit de prof. Je sais que le système scolaire est bancal, la faute, entre autres, à la démocratisation (massification) de l’accès à l’enseignement dans les années 60 sans changement majeur de l’organisation dudit système. Le système scolaire doit donc certes être modifié mais comment fait-on cela si la majorité des parents pensent profondément que l’école fait la misère à leurs enfants ?

Ces derniers mois j’ai entendu de nombreuses réflexions sur l’enseignement français public, nauséabondes ou naïves, mais toujours négatives. La nounou de ma fille, 5 enfants, un mari au chômage, un seul salaire d’assistante maternelle à la maison, de confession musulmane : « Moi j’ai mis les deux derniers dans le privé.

– Le privé catholique ?

-Oui. 

– Mais pourquoi ?

-Dans le public, ça se passait pas bien dans le quartier.

-Ah bon, trop d’enfants en difficulté ? difficiles ?

-Non, c’était les profs.

-Enfin, bon, ce sont les mêmes profs dans le privé et le public. On est tous gérés par le même ministère, payés par les mêmes services, on a passé le même concours, suivi les mêmes formations.

-Ah peut-être ! Mais c’est pas pareil !

-M’enfin, pourquoi ?

-Bah dans le privé les profs s’investissent plus (moue et tête qui se balance d’avant en arrière pour appuyer ses propos).

-Vous êtes sûre ? (ton ironique parce que bon elle connaît mon métier…)

-Bien sûr ! C’est certain. Les profs du privé sont plus motivés. Ils s’investissent vraiment eux.

Je n’ai pas changé de nounou, j’ai arrêté de parler de l’Education Nationale avec elle. Une copine inscrit quant à elle ses enfants à la rentrée dans une école alternative qui pratique les pédagogies « nouvelles ». Dans l’absolu, j’approuve. Pourquoi pas. Elle peut se le permettre financièrement. Sa fille est une très bonne élève. Je ne connais pas le rapport qu’a son fils à l’école. Mais je me demande encore ce qui a provoqué cette réflexion chez elle : « Depuis que j’ai validé leur inscription pour septembre prochain, je suis soulagée, je sais qu’ils ne seront pas cassés par l’école ». Cassés, putain. Franchement, entendre ça quand on est prof… Evidemment elle a précisé sans que je ne lui demande rien qu’elle trouvait le travail des profs dans l’ensemble parfait mais que le système, le carcan du système, lui posait problème. « Les profs font ce qu’ils peuvent ». Ouais.

Une amie a inscrit sa fille dans une école privée parce que là où elle habite, « les écoles ont vraiment mauvaises réputations ». Je travaille en REP, j’ai bossé en REP+, je comprends son raisonnement. Cependant elle s’en félicite : « C’est mieux ». Mais en quoi ? « Ils sont moins par classe ». Après vérification, c’est faux. Ils sont autant par classe dans cette école que dans une école primaire publique classique. « Ils font plus de choses ». Bon. Enfin, ça, ça dépend du prof. Et on est de nouveau à deux doigts de dire que les profs du privé sont « plus investis, et blablabla » (je rappelle à ceux qui ont sauté des lignes que les profs du privé et du public ont les mêmes formations, diplômes, ont passé les mêmes concours…etc.).

Cracher sur l’école publique, c’est devenu la doxa. Malheureusement, ce discours là est anxiogène, contreproductif. Je n’enseigne pas depuis longtemps. Je ferai ma sixième rentrée dans le public en septembre. Cependant, hormis les profs en fin de carrière qui n’en peuvent plus (mais c’est la même dans tous les corps de métier non ? ), je n’ai croisé que des profs motivés, désireux de donner le plus, de déclencher quelque chose, n’importe quoi, dans l’œil de leur élève, de transmettre, d’encourager, de construire. Si vous saviez le nombre de projets qui se montent chaque année, si vous saviez le temps passé parfois sur un cours d’une heure par la majorité des professeurs, etc., etc.

Connaissez-vous la première raison qui pousse ma copine à inscrire ses enfants dans une école alternative pour ne pas qu’ils soient « cassés » ? Savez-vous pourquoi mon amie est contente d’avoir finalement choisi le privé pour sa fille au lieu des deux établissements voisins qui avaient mauvaises réputations ? Savez-vous ce qui a poussé ma nounou à se saigner pour mettre ses deux derniers dans le privé ? Le public. Pas l’école publique. Le public de l’école. Sa  fréquentation. Bah ouais, rien d’autre. Je ne leur jette pas la pierre, je l’ai déjà dit, j’enseigne actuellement en REP, j’ai enseigné en REP+ et la première chose que j’ai faite lorsqu’on a acheté notre future maison, c’est de vérifier que le collège et le lycée de secteur étaient bien classés. C’est le cas, ouf. J’ai entendu une autre de mes amies, elle a 4 enfants, dire récemment que ses 4 enfants avaient été scolarisés à l’école publique de la maternelle au lycée et qu’elle avait été ravie, vraiment ravie, de l’éducation qu’ils avaient reçue. La différence entre elle et les 3 autres dont je vous ai précédemment parlé ? Le quartier. La dernière habite le quartier le plus bobo des quartiers lyonnais. Je ne dis pas qu’elle aurait fait autrement si elle avait habité dans le 8ème, à côté de Longchanbon (pour un prof de la région, le collège Longchanbon, c’est un peu la porte de l’Enfer), je dis juste qu’elle n’a pas eu à se poser la question.

Et donc, CQFD. Ceux qui distillent leur haine du système scolaire se trompent : c’est la diversité qu’ils détestent, la possibilité pour leurs enfants de se retrouver en classe avec des gamins qui ne savent pas lire ou écrire parce que leurs parents sont analphabètes, qui ne savent communiquer qu’en insultant parce que c’est comme cela qu’on leur parle à la maison, qui ne savent pas se concentrer ou apprendre parce qu’on les a trop désaxés à tous les autres niveaux cognitifs. Il faut donc appeler un chat un chat. Le système scolaire n’a rien à voir là-dedans. A ce niveau là, la seule chose qu’on peut lui reprocher, au système scolaire, c’est d’accentuer les ghettos pour sauver les bobos en créant des collèges REP et REP+.

Et donc les nouvelles pédagogies

Après, il y a tous ceux qui hurlent qu’on enseigne pas dans le bon sens et que insérer du Montessori dans toutes les écoles de France sauverait le fameux système. Ceux là me font douter parce que je crois qu’il est dangereux de jeter le bébé avec l’eau du bain. Bien sûr la méthode Montessori est une merveille, bien sûr il faut s’en servir. M’enfin, quand on regarde de plus près, on voit bien qu’il est possible d’en injecter les bases, les racines pour que l’arbre pousse sans tout péter au passage. D’ailleurs, bons nombres d’instituteurs s’inspirent déjà beaucoup de ces méthodes. De plus, ces méthodes de pédagogies nouvelles, si elles sont parfaitement adaptées à la maternelle et au primaire, me semblent perdre de leur pertinence dès qu’il s’agit du collège et du lycée. Un exemple concret : l’enseignement du français avec Montessori au collège et au lycée. Je trouve sur internet un papier d’une formatrice Montessori et chef d’établissement d’une école, collège et lycée montessori qui explique ce que c’est l’enseignement du français dans le secondaire avec cette méthode. Je me dis « Chouette », je vais enfin voir comment cette révolution montéssorienne se déplace jusqu’au lycée. Bon. Voici un extrait de cet article où c’est la prof de français (agrégée de lettres) qui s’exprime :

« Au collège et en seconde, l’objectif est donc de donner un goût pour la matière, un goût pour la vie, et non uniquement dans la perspective d’un examen. Nous travaillons donc sur trois plans :

Le partage – Chaque semaine, un élève présente un « personnage » de fiction. Lire un livre, c’est avant tout rencontrer un univers et des individus de papier. Les raconter aux autres, c’est donner un peu de soi. Pour ceux qui ne lisent pas ou peu, on peut également utiliser un personnage de cinéma, de jeux vidéo, ou même un personnage inventé. L’essentiel est de dessiner les contours d’un espace narratif.

Le cinéma – Nous regardons de très nombreux films, toujours proposés dans le cadre d’une thématique précise. Les élèves doivent rédiger des comptes rendus qui leur permettent non seulement de se construire une culture cinématographique, mais aussi d’aiguiser leur analyse et les réconcilier avec l’écrit en leur donnant envie d’argumenter sur une expérience. 

Les ateliers d’écriture – Après la lecture d’un texte en commun, pioché dans un répertoire très divers allant des classiques de la littérature française, aux tragédies grecques, en passant par les mangas, ou les incontournables de la littérature étrangère, les élèves poursuivent leur expérience à travers des rédactions. Selon leur sensibilité, différents parcours sont proposés, l’essentiel est de saisir que la lecture est quelque chose qui nous transforme. Le tout est ponctué d’exercices de grammaire, non pas présentés de manière arbitraire, mais utilisés pour enrichir l’écrit. »

Puis elle termine en précisant d’autres points :

« La méthodologie – Le bac français est une épreuve codifiée. Comprendre les attentes d’un examinateur, c’est aussi aborder l’épreuve plus sereinement. On a trop souvent l’habitude de détacher l’écrit de sa mise en pratique, ce qui donne la sensation à l’élève d’être perdu. L’accent est donc mis sur la méthode à travers de nombreux exercices de perfectionnement et la rédaction de fiches qui permettent à l’élève d’identifier un parcours et de saisir ce qu’il doit concrètement faire devant sa copie.

L’oral – Tous les textes présentés à la fin de l’année sont analysés scrupuleusement au sein des cours. Nous commençons par une lecture en commun, puis chaque élève travaille de son côté pour ensuite présenter son interprétation aux autres avant une correction globale. Ainsi, le travail d’assimilation est plus efficace car l’élève se confronte au texte au lieu de passivement recopier un corrigé. »

Bon, franchement, pas de révolution ici. Je veux dire, ce qu’elle dit est très intéressant. Très inspirant. Très rassurant aussi parce que je fonctionne un peu comme cette prof. Je fais dans l’ensemble les mêmes choses avec mes élèves, comme la plupart de mes collègues d’ailleurs ! Cette prof semble expérimentée, précise. On dirait une bonne prof. On dirait une très bonne prof. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’on en rencontre des dizaines comme elle dans le public, montessori ou pas, des dizaines qui ont la même façon de fonctionner qu’elle, que leurs méthodes soient dites « Montessori » ou pas, que ce soit conscient ou pas.

Je travaille sur un mémoire sur les REP. Je prépare une thèse sur les nouvelles pédagogies dans le secondaire. Cependant tout se mélange un peu en ce moment et toutes ces réflexions dont je vous ai fait part me laissent un peu pensive. Je ne sais plus franchement où est l’essentiel et ce qu’il faut vraiment défendre dans tout ce bordel…