A la découverte du jeu de peindre d’Arno Stern

 

J’ai déjà parlé à plusieurs reprises d’Arno Stern ici, mais aussi de son fils André, qui a écrit le livre Et je ne suis jamais allé à l’école que j’ai beaucoup aimé et que j’ai chroniqué avec enthousiasme sur ce blog. Arno Stern a donc défendu l’intérêt de la peinture dans le développement de l’enfant et il a développé les principes auxquels il croyait sous la forme d’un jeu, Le Jeu de peindre, qui se différencie de l’art de peindre comme l’explique son créateur :

« L’art de peindre conduit à une oeuvre qui contient un message et par l’oeuvre, l’artiste communique avec son public. Le Jeu de Peindre est un jeu qui se déroule pendant 1H30 dans le Closlieu, sans finalité de partage de quelconque message avec le public. »

Ce jeu de peindre répond au besoin de Formulation, une manifestation complexe, originale, structurée et universelle de la mémoire organique (mémoire des événements de la formation organique) découverte et étudiée par Arno Stern depuis 1950.

Les conditions de l’émergence de cette formulation sont remplies par le cadre du Jeu de Peindre :

  • un lieu où le participant est à l’abri des pressions, des jugements et des influences
  • la présence des autres comme compagnons de jeu (et non spectateurs)
  • la présence d’un « aidant » qui n’est ni une figure de référence, ni un récepteur d’un message quelconque.

Ressources : Le jeu de peindre à la maison 

Pour en savoir plus, le site d’Arno Stern.

 

… Et je ne suis jamais allé à l’école

J’ai sorti ce livre des étagères de la bibliothèque universitaire de Lyon un peu par hasard en en cherchant un autre, bien plus scientifique, sur les savoirs scolaires. Evidemment intriguée par le titre, je l’ai emprunté et lu le jour même. Pas de littérature scientifique ici, pas de théorie pédagogique non plus, ou si peu. André Stern, le fils du pédagogue Arno Stern (vous savez, le pédagogue-anthropologue qui a théorisé la peinture d’enfants), raconte comme on raconterait une histoire son « enfance heureuse » loin de tout système scolaire. Car Arno Stern n’est jamais allé à l’école. Il n’a jamais été « scolarisé », pas même à la maison : pas d’IEF pour lui non plus (IEF = Instruction En Famille). Chez lui, on apprenait au gré des rencontres, au hasard d’une envie, d’un livre ouvert, d’une passion soudaine. Aucune contrainte. Aucune. 

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Et voilà que, parce que les appareils photos sont partout dans la maison, que tout le monde prend des photos dans la famille, le petit André se passionne pour l’objet … jusqu’à en créer un lui-même, qui prend de vrais photos, avec des ficelles et des bouts de carton et c’est tout (ou presque). Sans aide. Et voilà que, parce que les instruments sont partout dans la maison, André se met à apprendre seul la guitare, sans cours, sans solfège. Sans contrainte donc. Et voilà que, parce qu’il s’arrête devant la devanture d’un luthier, André décide de tout apprendre de ce métier, auprès de l’artisan qui accepte, alors qu’il n’est qu’un enfant. 

Il est difficile de rendre compte de ce livre. Vous allez penser : « Il était surdoué, un enfant à haut potentiel ». André Stern n’a pas l’air de le penser. Il était libre, voilà tout. A la fin de l’ouvrage, l’auteur tente d’ailleurs de répondre aux détracteurs, de contrer les idées fausses. Il revient sur des questionnements du type « Si tu n’allais pas à l’école, tu restais enfermé à la maison avec tes parents ? », « Tu ne faisais donc que jouer ? », « Tes parents t’ont-ils laissé le choix ? », « Moi, je ne veux pas renoncer à ma carrière pour m’occuper de l’éducation de mes enfants », « Ne penses-tu pas avoir des lacunes ? », « Tu es donc pour l’abolition de l’école ? », et cetera, la liste est longue.

Je me suis bien évidemment posée moi aussi toutes ces questions tout au long de la lecture. La dernière partie de l’ouvrage arrive donc comme la cerise sur le gâteau. Le lecteur est heureux de pouvoir obtenir, sans rencontrer l’auteur, toutes les réponses aux interrogations qui sont nées durant cette lecture. Cette partie donne beaucoup de force à l’ouvrage. Les textes de ses parents, en fin de livre également, l’un de son père, l’autre de sa mère. 

Je conseille vivement cette lecture à tous ceux qui s’interrogent sur la construction de l’enfant ou sur le système scolaire. Je vais le rendre à contre-cœur et l’achèterai sûrement pour le conserver dans ma bibliothèque. 

Avant de vous en donner la référence, j’aimerais retranscrire ici l’un des passages du livre, l’un des rares passages théoriques si l’on veut : 

SUR LA LECTURE 

« Vers trois ans, regardant intensément une page d’écriture, je m’exclamai: « Oh! il y a des œufs et des coquetiers ! » Maman et papa, intrigués, s’approchèrent. Je leur montrai du doigt la combinaison des caractères « C » et « O » ! Voilà: les premiers signes d’écriture que j’ai rencontrés étaient Cet O. Je suis probablement le seul sur Terre à avoir commencé de la sorte, et il vous paraîtrait certainement aberrant d’imposer à tous les enfants de la planète une méthode commençant par Cet O … mais alors … quid de celles qui commencent par A et B ?! Si je décris ici comment j’ai acquis ces techniques fondatrices, c’est précisément pour souligner qu’il y a autant de manières d’apprendre qu’il y a d’individus. Aussi naturelle qu’elle soit, la manière qui fut la mienne n’est en aucun cas généralisable. Pas davantage qu’une quelconque autre méthode. Peu après, je constatai la présence d’œufs sans coquetiers et de coquetiers sans œufs. Puis celle d’œufs avec une queue (Q) et de queues sans œuf (1), etc. Je voulus savoir de quoi il s’agissait. Et on me l’expliqua sans fioritures. Comprenant le rôle de ces signes, je voulus connaître le nom de chacun d’entre eux ainsi que le son correspondant (« Comment ça souffle? », demandai-je … ). Mon premier jeu fut de les repérer. Ce faisant, je remarquai qu’il y avait des groupes de lettres, et on m’expliqua, de manière toujours aussi dépouillée, de quoi il s’agissait. Ainsi, dès trois ans, je sus décrypter les mots. Cela devint même une occupation favorite. J’en rencontrais partout, et je m’employais à les déchiffrer : « llll… lllliiii … lllliiiivvvv … lllliiiivvvvrrrr … lllliiiivvvvrrrreee … livre! » Papa et maman acquiesçaient. Personne ne commentait, personne n’applaudissait, personne n’émettait de « bravos » enthousiastes. Personne, non plus, ne suggérait un autre rythme, un autre mot, une autre manière. Et personne ne s’alarma de l’apparente stagnation de mon niveau de lecture pendant de nombreuses années. Cinq ans, six ans, huit ans … d’autres se seraient arraché les cheveux sur la tête, se seraient demandé « mais André saura-t-il lire un jour?! », en auraient fait un problème, une pathologie, une obsession. Papa et maman avaient une pleine confiance.

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